140.000 Caractères

Analyse subjective d'une vie ordinaire.

Souvenirs Des Amoureux Tombés.

Rien ne s’est arrangé
Mais il reste les Fleurs
Malgré tous les miroirs
Que tu mets aux éclats

Cachées au fond de moi
Au creux de ma mémoire
Et tes cris et tes pleurs
N’y auront rien changé

N’y auront rien changé
Les amoureux tombés

 

Ni tes cris ni tes pleurs
Ni ton feu ni tes flèches
Ni ta rage animée
D’un animal en cage

Prises entre les pages
D’un livre refermé
Elles sont peut-être sèches
Mais elles restent des Fleurs

Du mal, rien n’a changé
Les amours retombées

Publicités

Danse.

Quand il petit pleut sur Paris, ses trottoirs et ses feux. Quand de longs reflets verts et rouges s’étendent sur le gris. Quand les nuages sont bas, que les senteurs se lèvent. Quand tu préfères dégouliner qu’être parapluiée et que moi je souris et que la foudre tombe en coups et n’en finit jamais.
Toi, tu dansais pour ne pas mourir.

Quand le froid est partout sauf dans le nid. Quand la neige aplatit les bruits. Quand la buée des fenêtres et puis celles de mes yeux. Quand tu caches tes oreilles et que moi je souris et que le mordant n’en finit jamais.
Toi, tu dansais pour ne pas mourir.

Quand les camélias, les rosiers et les autres. Quand tout chante à nouveaux, tout renaît, rien n’est mort. Quand ta couronne inverse l’ordre du paysage : les fleurs de tes cheveux, en dessous ton regard ciel, en dessous ton sourire rayons. Et que moi je souris aussi et que ce qui éclot éclot en moi et n’en finit jamais.
Toi, tu dansais pour ne pas mourir.

Quand le Soleil étire de grandes ombres sur les murs blancs, quand les crocodiles sont remplis d’air. Quand comme Lui derrière la mer, je finis chaque nuit bien rangé contre toi. Tes poings serrés dans mes poings et ton souffle et ta peau. Et que moi je souris et que la chaleur se diffuse en moi et n’en finit jamais.
Toi, tu dansais pour ne pas mourir.

Quand je croyais lire des poèmes, c’étaient des requiems.
Et maintenant que toutes les pièces s’éteignent une à une.
Les arcs-en-ciel abandonnés sur le sol.
Quand je ne te vois plus danser. Quand je meurs de ta mort.
Maintenant que tout s’arrête, que tout s’achève.
Je ne suis plus que ce truc au bout de mon ombre.
Et toi, tu meurs de ne plus danser.

Et je ne suis plus que ce truc au bout de mon ombre.

La plus belle chose.

C’était tout simplement la plus belle chose. Voilà ce qu’il s’était dit la première fois qu’il l’avait vue. C’en était presque douloureux de savoir qu’elle avait été là, quelque part, tout ce temps, à faire des trucs sans lui, à vivre sa vie sans lui, à être la plus belle chose, juste comme ça, sans bruit.
Ce sentiment ne l’avait jamais quitté depuis. Il était plein de gratitude pour ça. Et être plein de gratitude quand on ne croit en personne au-dessus de soi, ça fait bizarre. Surtout quand cette personne à laquelle on ne croit pas, à laquelle on ne rend pas hommage, cette non-personne passe son temps à nous offrir des cadeaux. Parfois plus qu’à ceux qui la prient chaque jour.
Le dernier cadeau en date, c’était celui-là : croiser la plus belle chose.
Il y a des choses qu’on ne souhaite pas posséder. Il y a des choses qui seraient moins belles si elles étaient contraintes, retenues, cadenassées. Elle était de ces choses et c’était parfait.
Finalement, elle était le rire. Depuis toujours, on la connaît l’histoire, le bleu pétrole au fond du coeur, l’absence de sens, le gros tas de tristesse enfouie au creu du bide. Et ce qu’on en fait. Comment on tient ? Et depuis toujours, on la connaît la tactique, on rit. Le rire, c’est la fleur sur le tas de fumier, c’est ce qui fait que ça vaut le coup malgré tout. Et soudain, elle, la plus belle chose, c’était comme un rire. Ça valait le coup.

Ce matin, quand il s’est réveillé, quelque chose était différent. Il a mis quelques temps à comprendre quoi, alors que c’était évident : il n’y avait pas de lumière. Rien n’entrait dans la chambre, à travers les carreaux. Il alla vérifier l’heure sur tous les objets possibles. Il était 11h du matin. Une fois dehors, rien ne s’arrangea.
Il n’y avait plus de Soleil.

Les rues étaient vides, tout était fermé, comme annulé. Plus aucun humain, pas un chant d’oiseau, pas un bruit de ville. Tout était noir. Il n’y avait plus rien.

C’était bien le temps que ça a duré, pensa-t-il.

Il n’avait pas faim. Ni chaud, ni froid. Ni sommeil, ni envie. Il erra dans les rues désertes à l’infini.

Il oublia de rire.

La boucle.

De toute façon, tu ne vas pas dormir.
Alors autant écrire. Ça fait longtemps, je crois. Écrire vraiment, je veux dire. Juste comme ça. Les lampadaires qui fuient dehors n’ont pas l’air de s’en inquiéter. Il font cette lumière orange qui t’a toujours percé le coeur. Mais doucement. Pas une douleur, non. Juste un truc un peu amer mais agréable. La mélancolie, le spleen, le truc là. Le revoilà. Il est là. Il a toujours été là, ce truc, ce machin bleu. Tu le recouvres juste avec des choses moelleuses et chaudes et réconfortantes. Mais recouvrir n’est pas détruire. C’est juste en dessous. Ça attend. Le revoilà.
Est-ce que ça t’avait manqué ? Oui. Pendant tout le temps où tu n’y goûtais plus, ça t’a manqué. Maintenant que t’es dedans, tu regrettes un peu l’époque où ça se contentait de te manquer. Là, maintenant, tout de suite. Maintenant que c’est bien là, ça te pèse sur le coeur. Et en même temps. En même temps, y a cette voix à laquelle tu es habitué depuis toujours qui te répète en boucle que ça ne pouvait pas être autrement. La poussière dans les yeux redevient poussière tôt ou tard. Tu regardes l’ancien toi en te marrant presque de comment t’as pu y croire. Croire que c’était pour toujours. Oh, tu ne le disais pas spécialement. Si on te demandait, tu l’expliquais, le truc bleu pétrole caché en dessous du reste. Tu les racontais, ton émotion du monde, ton sentiment des gens, ta vision de la vie qui est merdique et bien trop longue et pendant laquelle on s’occupe. Tu t’occupais bien. Tu allais d’un pas régulier, sans t’arrêter, parce que s’arrêter, c’est s’enfoncer dans la vase. Bleue. Et s’enfoncer là-dedans, c’est un piège, parce que ça paraît beaucoup plus logique, simple et cohérent de se laisser manger doucement. C’est beaucoup plus logique.
Maintenant que t’es à l’arrêt, tout te revient clairement. L’insignifiance de tout, les mouvements de robots pour se réchauffer l’espoir. Alors qu’il n’y en a pas. Et le pire, c’est que ce n’est pas grave. On s’occupe. Et tu t’occupes plutôt bien. Se changer la tête, ça change pas le coeur, mais ça fait oublier.
Maintenant qu’il fait noir et que ça t’apparaît beaucoup plus sincère que ce qu’il se passe à la lumière, tu vois le jour comme un film où on joue ce qu’on peut. La nuit, on ne répond pas un simple ça va à un ça va ? non. La nuit, on explique ce qui ne va pas. La nuit, on boit et on voit mieux parce qu’on voit trouble. On voit le trouble. On voit les coulisses. Le jour, c’est la scène. La nuit, c’est les loges miteuses, les ficelles, les câbles qui courent le long des murs jusqu’au spots qu’on voit de dos. Le noir, l’ombre, c’est l’arrière salle de la boutique bien lisse de la lumière.
Là où ne ment pas. Là où on ne se ment plus. Là où on répond que non ça va pas. Qu’on comprend rien à ce qui nous arrive et qu’on est trop vieux pour pas savoir que c’est normal. C’est la base. Le jour, on croit qu’on contrôle. La nuit, on sait qu’on relâche prise. On laisse s’échapper tout ça. Souvent seul. Parfois avec quelqu’un, allongés sur un lit à écouter de la musique. Ça crée des beaux moments, ces moments où l’on sait que rien n’est logique.
De toute façon, tu ne vas pas dormir.
Tu peux toujours rêver.

Et tu vas te relire, mais ça va rien changer. Peut-être qu’à force, tu auras tellement fait la boucle que, sans t’en rendre compte, une nuit, tu écriras mot pour mot le même texte que la dernière fois. Et cette nuit là, tu pourras mourir.

Les disputes.

Les disputes, c’est jamais constructif, sinon, on appellerait ça des conversations. Il se disait ça, allongé nul dans son lit tout seul. S’en rappeler, c’est comme essayer de se souvenir d’une bagarre. En vrai, on sait jamais trop. On sait qu’on a tapé, qu’on s’est fait taper, qu’on a eu des bleus, que ça a fait mal et qu’à un moment ça s’est arrêté sans qu’on sache trop bien qui a gagné. Personne, en vrai. Mais sur le coup, on se demande un peu quand-même si c’est l’autre qui a gagné, si c’est nous qui avons perdu. Ça, c’est ce qu’on se pose comme questions les heures qui suivent et au bout d’un moment, on se rend compte qu’on s’en fout. Au bout d’un moment, le seul truc important, c’est le souvenir qu’on a de l’autre qui pleure. Et ça, c’est important, parce qu’on voit bien que si on n’était pas là, l’autre ne pleurerait pas. On en déduit rapidement que, bon bah, c’est bien nous qui l’avons fait pleurer. Avec rien que des mots, en plus. Alors, on essaye de se rappeler des mots, mais c’est comme une bagarre on a dit, on se souvient pas bien. On voit en gros les sujets. Comment ça se fait qu’il y a toujours autant de sujets entremêlés dans les disputes ? On dirait une réunion nulle dans une société mal branlée. Quand y a pas d’ordre du jour et que chaque réponse apporte dix nouvelles questions. C’était pas censé être une réunion sur les stylos, Jean-Marc ? Pourquoi on se retrouve à décider de qui part de la société et de quelles seront ses indemnités ? Y a eu escalade, non ? On devrait pas plutôt- Mais Jean-Marc, pourquoi tu me tapes sur la gueule ?! En tout cas, dans son lit, allongé nul, il n’y a plus qu’une seule chose qu’il sait, c’est qu’elle lui manque. C’est mal foutu, ce truc là, si on le ressentait au moment de la dispute, on se calmerait direct, je peux te dire. Dans les embrouilles comme ça, tout est grave. Chaque mot, chaque ton. Me dit pas ça. Me parle pas sur ce ton. C’est tolérance zéro, on dirait un débat entre deux politiques à la télé. Tu sens bien qu’à un moment, ça part en zbeul, mais y a pas d’animateur télé pour dire « recentrons le débat ». Tu recentres que dalle. Une dispute, ça peut partir d’absolument n’importe quoi, tu préfères le chiffre 6 ou le chiffre 7 ? Je sais pas. Bah voilà, c’est tout toi, je te pose une question pour mieux te connaître et toi tu la balaies en deux secondes sans même te demander si c’est pas important pour moi. Quoi ?! Mais pourquoi tu montes en l’air ? Je monte pas en l’air, c’est toi, tu me calcules jamais. Et allez ! C’est parti ! Genre, hier, quand tu me demandais si je préférais la lettre A ou la lettre B, je t’ai pas répondu ? Je sais pas, je me rappelle pas. Et ça monte comme ça, pendant des heures. À moitié assis sur le lit, à tirer sur des clopes. Recroquevillés. Debout. Et je peux vous dire qu’au final, c’est pas le chiffre 6 ou le chiffre 7, le problème. Le problème, c’est quoi déjà ? C’est ça qu’il se demandait allongé dans son lit nul. Au tout début, quand il a enfin été tout seul, ça faisait du bien. Comme après une bagarre, on veut juste se soigner. Mais maintenant qu’il n’a plus mal à la dispute, il a mal au coeur. C’est pire. C’est ça le problème.
Peut-être que le problème, au bout du compte, c’est que quand une dispute commence, tout le monde en a peur. Peut-être que le problème c’est que pendant une dispute, des gens qui s’aiment arrête de se dire je t’aime. Peut-être que le problème, c’est juste qu’on en crèverait que l’autre ne nous aime plus. Peut-être que ce qui compte ce n’est pas qui a cogné en premier, mais qui a arrêté de cogner en premier. Et que celui qui arrête de cogner perd la bagarre, mais gagne quelque chose de plus important. Si seulement, on pensait à ça pendant une dispute, tout le monde s’arrêterait de cogner. Allongé tout nul dans son lit seul, il ne savait plus qu’une chose : elle lui manquait.

L’Ami.

Jean-Pierre passa la petite porte du cimetière.
Salut Marcel. Alors, qu’est-ce que je t’ai amené aujourd’hui ?
Il prononça cette dernière phrase avec gourmandise. Il fouilla dans le sac plastique.
Ha ! Ça ! C’est bien, ça !
Délicatement, il sortit un emballage de Snickers déchiré et le posa sur la date gravée dans le marbre. Marcel Legrand 19 mars 1925 – 27 avril 2011.
Il continua sa fouille, un léger sourire aux lèvres.
Ça aussi, c’est très bien.
Il déposa un vieux mouchoir en papier près du portrait de son vieil ami.
Tu me manques, tu sais, mon salaud. Tu faisais souvent ta tête de con, mais je pensais pas que tu arrêterais de parler comme ça, pour toujours. Toujours, c’est long. Tiens, prends ça, ça et ça, aussi, ha ha !
Il jeta une bouteille d’eau en plastique écrasée, quelques mégots et une vieille pub Auchan déchirée.
Et encore, moi, c’est rien. Tu verrais ta Jacqueline. Depuis que t’es là, elle est toute perdue. Elle a l’air encore plus petite qu’avant. Elle était déjà pas bien grande. Si ça continue, elle va disparaître.
Il essuya une larme toute petite comme Jacqueline sur sa joue et vérifia sa montre. Il était déjà dix heures.
Bon ! Je me dépêche, mon vieux. Je dois y aller !
Il retourna le sac et les quelques détritus restants dégringolèrent sur la tombe. Il fit une petite boule du sac plastique et la rangea dans sa poche de manteau.
À demain, mon ami !

À onze heures, Jacqueline passa la petite porte du cimetière.
Ha mais c’est pas possible, ce cimetière ! C’est n’importe quoi !
Elle sortit un sac plastique qui était roulé en boule dans sa poche de manteau et ramassa les détritus.
Heureusement que je suis là pour toi.

À demain, mon amour.

Six Heures Avant Toi.

Il est 6 heures avant toi, ici, à Montréal.
J’ai voyagé dans le temps. Je suis si tôt. Tu es devant. De grandes rues larges qui se croisent, on s’y retrouve au coin. Souvent, je marche tout seul tout droit et si je fais ça éternellement je n’atteins pas de bout. Ça ne s’arrête jamais. Montréal est ronde et plate comme la Terre.
Je marche seul tout droit et je pense à toi de l’autre côté. Si je plisse les yeux, si je regarde bien tout au bout de cette rue infinie, il y a toi en tout petit qui m’attends. Mais pour ça, il faut avoir de bons yeux. Il fait nuit chez toi en plus. Et puis, j’ai pas de bons yeux.

Je crois que j’arriverai jamais à bien décrire Toi. Ça sert à rien. On le sait déjà. Personne comprendra. Moi-même j’ai du mal à expliquer tout ça. Mais en creux, je vois bien comment je t’aime quand tu me manques. C’est bon le manque. C’est comme un silence où tu dis que tu veux réécouter tout ça. C’est une faim. Un rappel de comme c’est bon de te manger.

Montréal n’arrête pas de rire, de rassurer, d’apaiser. Montréal caresse mes pas de son bitume calme, ses bâtiments de briques rouges me croisent lentement. C’est un bon gros monstre gentil qui m’enlace et me réconforte. Il est 6 heures avant toi.

Cachée dans le futur, tu sais déjà qu’il va faire nuit quand je passe sous le Soleil. Tu sais déjà qu’un nouveau jour va venir quand je me perds sous la nuit. Bientôt ce sera la course. J’embrasserai le ciel. Je reviendrai de tout ce tôt qui nous sépare. Au dessus de l’eau je vais accélérer jusqu’à ce que nos petites aiguilles deviennent parallèles.

Et il y aura tes bras.

Il est 6 heures avant tes bras et tout mon monde décalé va se raccrocher comme il faut à Toi. Et peu importe l’heure qu’il sera. Ce sera le bon temps.

Ça sert à rien.

C‘est impossible d’en parler. Impossible de parler d’elle. Il faut la ressentir. J’en sais rien. Je sais pas. Je pourrais te parler mille heures d’un morceau de musique que tu ne saurais toujours pas à quoi il ressemble. Tu en aurais une vague idée. Mais rien qui ne puisse expliquer ce que je ressens.

C’est un truc dans ses yeux, son sourire, son attitude. Des cicatrices qu’elle aurait transformé en coup de pinceaux un peu partout sur son âme. C’est de l’impressionnisme, c’est fractal, plus tu t’approches plus chaque petit point qui compose ce qu’elle est est lui même composé de petits points. C’est infini. C’est un vortex.

Elle se déplace dans ce monde comme une plume dans le vent et, soudain, tu te rends compte que cette plume a des ailes. Et elle rebrousse chemin, elle va là où elle veut, puis elle se laisse de nouveau porter par le monde.

C’est comme si elle était dépassée par elle-même. Elle fait de longs silences pendant lesquels rien ne bouge à part son sourire qui croît doucement, imperceptiblement. Entre l’excuse et l’assomption.

Je sais pas. Comment te dire ?

On dirait qu’il n’y a pas d’autre choix que de l’aimer. Et ça contamine. Plus tu restes auprès d’elle, plus tu veux y rester. Elle est le feu dans l’âtre. Tu tends doucement tes mains pas trop loin d’elle et tout se réchauffe.

Mais ça sert à rien, ce que je fais là. Tu peux pas comprendre. Comment expliquer une évidence ?

Tu sais, quand quelqu’un que tu aimes vraiment marche devant toi ? Tu regardes sa nuque, tu marches, tu marches et puis cette personne se retourne et plonge ses yeux dans les tiens. Tu vois, ce truc ? Cette sensation ? C’est un peu ça. Une connexion, comme deux notes qui s’accordent. Une chaleur diffuse qui part du centre du cœur et qui bat dans tout ton corps en pulsations douces et onctueuses.

Ou, non, attends ! Tu as déjà ressenti cette flaque à l’endroit du cœur, toute bleue et froide ? Quand tu étais petit, par exemple, et que depuis ta chambre, tu entendais ta mère partir, claquer la porte et puis plus un bruit. Tu étais seul dans la maison. Seul au monde. Y a comme un petit creux dans ton torse qui se remplit de bleu, de vert, de glauque, de pétrole. Une faim à l’estomac du cœur. Je sais pas si je suis le seul à ressentir ce truc quand quelqu’un part. Mais bon. Si tu vois de quoi je parle, et bien, elle, c’est le contraire de ça. L’exact opposé.

Ça sert à rien, ce que je fais. Ça sert à rien.

J’ai l’impression d’avoir à peine frôlé le commencement d’une description de ce qu’elle est.

 

Peut-être qu’un jour je deviendrai si bon écrivain que j’arriverai à te la décrire.

 

Mais ça m’étonnerait.

Le Misanthrope.

Je vous déteste.

Je vous déteste parce que vous mentez. Aux autres, puis à vous mêmes. Vous êtes tristes et vous ne réglez rien. Vous branchez vos petits vidéoprojecteurs de problèmes et vous les diffusez sur la peau de l’autre pour mieux lui en vouloir. Pour le trouver moche, comme vous. Vous cachez, derrière vos c’est-la-vie et vos que-veux-tu toute la lâcheté, toute la trouille qu’on vous a enfoncés jusqu’au coeur. Vous écoutez des gens qui ne valent pas mieux que vous vous expliquer que vous ne valez rien. Vos regards s’enfuient. Vous n’évitez même plus les miroirs : vous êtes des miroirs. Des spectateurs. Je vous déteste parce que vous rendez les gens autour de vous comme vous. Vous faites du mal pour la simple raison qu’on vous en a fait, et ça se diffuse, comme ça, comme un poison.
Je vous déteste parce que vous vous détestez. Les gens vous ont dit que ça servait à rien. Les gens vous ont bien prévenus qu’ils vous jugeront. Vous vous guettez les uns les autres, prêts à réduire le premier qui s’élève. Même dans le noir, vous vivez vos vies comme si quelqu’un vous observait en permanence.
Bordel, mais dis-moi juste ce que tu penses, ce que tu ressens.
Je vous déteste parce que vous vous réunissez en groupe, pour pouvoir être plus bête que tout seul, gueulez n’importe quoi, du moment que c’est en rythme, pour oublier qu’à force de penser comme tout le monde, vous ne pensez plus rien.
Vous marchez sur des longs chemins sans sens, la tête légèrement baissée, avec votre ombre qui vous suit, sans ne plus penser à rien qu’au pas suivant. Et quand quelqu’un vient vous prendre la main, pour que vos ombres se croisent, au lieu de la prendre, vous parlez. Vous parlez jusqu’à ce que tout l’amour qu’on vous tendait se dilue dans les mots, qu’il devienne tout pâle, sans vie, sans force. Vous négociez, vous doutez, vous vous méfiez, vous regardez les autres vous regarder, vous projetez. Vous n’avez rien réglé tout seul, alors vous profitez de l’autre pour lui reprocher ce que vous n’arrivez pas à être. Vous retournez l’amour qu’on vous proposait dans tous les sens, jusqu’à l’usure, vous cherchez le problème, vous fuyez.
Vous parlez d’amour, mais chacun fait son petit cocktail perso et lui donne ce nom. Chacun y met les ingrédients qui l’arrange et explique aux autres que sa recette est la bonne, que c’est ça l’amour, que ça peut pas être autre chose.
Il y a du Soleil qui s’étale sur le parquet du salon. Ton pied nu marche sur du chaud.
Et puis, de temps en temps, vous vous souvenez. Le souvenir d’une chose qui a existée avant tout le reste, avant les complications, avant que l’amour ait besoin de preuves, de toujours, de retours. Le souvenir de quand il était pur et ne s’encombrait de rien, avant que vous y colliez deux centilitres de peur, trois millilitres d’orgueil, plein de glaçons et de problèmes. Quelques secondes, quelques heures, parfois quelques jours, vous retrouvez ça. L’amour. Tout seul. L’amour tout nu. Et vous vivez. Pour de vrai. Et je vous déteste parce qu’à ce moment là, vous êtes si beaux, vous avez tellement tout compris, vous êtes si libres que je vous déteste de retourner d’où vous venez. De repartir dans le gris. De tout diluer de nouveau. C‘est-la-vie, que-veux-tu.
Et je suis assis en face de vous, à des terrasses de café, je vous pose des questions qui vous semblent incroyables, vous me traitez d’intelligent juste parce que je refuse les petits refrains tout faits et que j’essaie d’entendre votre chanson à vous derrière votre petit numéro. Je vous déteste parce que je me suis contenté de vous dire la vérité et vous m’avez regardé comme si j’avais inventé une histoire incroyable. Comme si je lisais un livre et que le livre m’écoutait et découvrait de quoi il parle.
Ou peut-être qu’on peut juste arrêter de parler et aller chez toi ?

Je vous déteste parce que vous avez toutes les raisons du monde d’être tristes, petits, peureux et douloureux.
Je vous déteste parce que je vous aime.

Éloge de la prétention.

Un jour, vous paierez pour aller le voir.
C’est le genre de phrases que ma mère offrait à mes profs quand ils se plaignaient de mon comportement.
Elle m’a toujours bien fait comprendre que je flottais allègrement au dessus de la masse, que j’étais un génie, que j’allais révolutionner le monde, que tout ce qui sortait de mon cerveau était de l’or pur.
C’était bien fichu, parce que bien dilué dans un tas d’autres trucs, dans un savant mélange de défi et d’admiration. Une espèce d’escaliers sans fin, de cercle vertueux. Des encouragements. Des applaudissements qui ont fini par m’énerver à l’adolescence, tellement je la pensais aveugle d’aimer tout ce que je faisais.
Qu’est-ce que je ferais si j’étais meilleur ?
C’est le genre de réflexions qui me fait avancer aujourd’hui. On est contents du résultat ? Alors faisons mieux et on trouvera ça incroyable. On dormira plus tard.
Et puis, y a “bref.” et plein de gens viennent me dire que je suis bon. Mais dans ma prétention totale, je me dis juste qu’ils s’en sont enfin rendu compte. Ma mère les a tous devancés.
Le jour où ils n’aimeront plus, ils auront juste arrêté de me suivre. Ma valeur ne dépend pas d’eux. Je vivrai avec.
Les gens pensent que je vais commencer à me la raconter. Faux : je vais continuer.
Petit éloge de la prétention. Défendons-la. Je ne parle pas d’être désagréable ou cassant. On peut être extrêmement prétentieux et très gentil et poli. Les plus prétentieux le sont souvent. Ils n’ont pas besoin de répéter qu’ils sont les meilleurs, tout persuadés qu’ils sont déjà de l’être.
Je suis prétentieux. J’ai appris à ne pas le dire. J’ai appris à ne pas confondre ma prétention avec une supériorité aveugle. Il y a plein de gens meilleurs que moi, dans plein de domaines mais c’est une question d’humeur, de mentalité, c’est un mode de vie. Un peu comme ces jours où on se trouve beau et où on marche comme on virevolte dans les rues pour aucune raison. Je suis le meilleur.
Ça ne m’empêche pas d’admirer tout un tas de personnes, d’avoir besoin des gens qui m’entourent, même que je marche parfois avec des gens tout aussi persuadés que moi d’être les meilleurs. Et même qu’on s’entend bien.
Chacun son carburant, le mien c’est ça. Le seul mec meilleur que moi, c’est moi demain.

(Texte écrit en septembre 2011.)