140.000 Caractères

Analyse subjective d'une vie ordinaire.

Les disputes.

Les disputes, c’est jamais constructif, sinon, on appellerait ça des conversations. Il se disait ça, allongé nul dans son lit tout seul. S’en rappeler, c’est comme essayer de se souvenir d’une bagarre. En vrai, on sait jamais trop. On sait qu’on a tapé, qu’on s’est fait taper, qu’on a eu des bleus, que ça a fait mal et qu’à un moment ça s’est arrêté sans qu’on sache trop bien qui a gagné. Personne, en vrai. Mais sur le coup, on se demande un peu quand-même si c’est l’autre qui a gagné, si c’est nous qui avons perdu. Ça, c’est ce qu’on se pose comme questions les heures qui suivent et au bout d’un moment, on se rend compte qu’on s’en fout. Au bout d’un moment, le seul truc important, c’est le souvenir qu’on a de l’autre qui pleure. Et ça, c’est important, parce qu’on voit bien que si on n’était pas là, l’autre ne pleurerait pas. On en déduit rapidement que, bon bah, c’est bien nous qui l’avons fait pleurer. Avec rien que des mots, en plus. Alors, on essaye de se rappeler des mots, mais c’est comme une bagarre on a dit, on se souvient pas bien. On voit en gros les sujets. Comment ça se fait qu’il y a toujours autant de sujets entremêlés dans les disputes ? On dirait une réunion nulle dans une société mal branlée. Quand y a pas d’ordre du jour et que chaque réponse apporte dix nouvelles questions. C’était pas censé être une réunion sur les stylos, Jean-Marc ? Pourquoi on se retrouve à décider de qui part de la société et de quelles seront ses indemnités ? Y a eu escalade, non ? On devrait pas plutôt- Mais Jean-Marc, pourquoi tu me tapes sur la gueule ?! En tout cas, dans son lit, allongé nul, il n’y a plus qu’une seule chose qu’il sait, c’est qu’elle lui manque. C’est mal foutu, ce truc là, si on le ressentait au moment de la dispute, on se calmerait direct, je peux te dire. Dans les embrouilles comme ça, tout est grave. Chaque mot, chaque ton. Me dit pas ça. Me parle pas sur ce ton. C’est tolérance zéro, on dirait un débat entre deux politiques à la télé. Tu sens bien qu’à un moment, ça part en zbeul, mais y a pas d’animateur télé pour dire « recentrons le débat ». Tu recentres que dalle. Une dispute, ça peut partir d’absolument n’importe quoi, tu préfères le chiffre 6 ou le chiffre 7 ? Je sais pas. Bah voilà, c’est tout toi, je te pose une question pour mieux te connaître et toi tu la balaies en deux secondes sans même te demander si c’est pas important pour moi. Quoi ?! Mais pourquoi tu montes en l’air ? Je monte pas en l’air, c’est toi, tu me calcules jamais. Et allez ! C’est parti ! Genre, hier, quand tu me demandais si je préférais la lettre A ou la lettre B, je t’ai pas répondu ? Je sais pas, je me rappelle pas. Et ça monte comme ça, pendant des heures. À moitié assis sur le lit, à tirer sur des clopes. Recroquevillés. Debout. Et je peux vous dire qu’au final, c’est pas le chiffre 6 ou le chiffre 7, le problème. Le problème, c’est quoi déjà ? C’est ça qu’il se demandait allongé dans son lit nul. Au tout début, quand il a enfin été tout seul, ça faisait du bien. Comme après une bagarre, on veut juste se soigner. Mais maintenant qu’il n’a plus mal à la dispute, il a mal au coeur. C’est pire. C’est ça le problème.
Peut-être que le problème, au bout du compte, c’est que quand une dispute commence, tout le monde en a peur. Peut-être que le problème c’est que pendant une dispute, des gens qui s’aiment arrête de se dire je t’aime. Peut-être que le problème, c’est juste qu’on en crèverait que l’autre ne nous aime plus. Peut-être que ce qui compte ce n’est pas qui a cogné en premier, mais qui a arrêté de cogner en premier. Et que celui qui arrête de cogner perd la bagarre, mais gagne quelque chose de plus important. Si seulement, on pensait à ça pendant une dispute, tout le monde s’arrêterait de cogner. Allongé tout nul dans son lit seul, il ne savait plus qu’une chose : elle lui manquait.

L’Ami.

Jean-Pierre passa la petite porte du cimetière.
Salut Marcel. Alors, qu’est-ce que je t’ai amené aujourd’hui ?
Il prononça cette dernière phrase avec gourmandise. Il fouilla dans le sac plastique.
Ha ! Ça ! C’est bien, ça !
Délicatement, il sortit un emballage de Snickers déchiré et le posa sur la date gravée dans le marbre. Marcel Legrand 19 mars 1925 – 27 avril 2011.
Il continua sa fouille, un léger sourire aux lèvres.
Ça aussi, c’est très bien.
Il déposa un vieux mouchoir en papier près du portrait de son vieil ami.
Tu me manques, tu sais, mon salaud. Tu faisais souvent ta tête de con, mais je pensais pas que tu arrêterais de parler comme ça, pour toujours. Toujours, c’est long. Tiens, prends ça, ça et ça, aussi, ha ha !
Il jeta une bouteille d’eau en plastique écrasée, quelques mégots et une vieille pub Auchan déchirée.
Et encore, moi, c’est rien. Tu verrais ta Jacqueline. Depuis que t’es là, elle est toute perdue. Elle a l’air encore plus petite qu’avant. Elle était déjà pas bien grande. Si ça continue, elle va disparaître.
Il essuya une larme toute petite comme Jacqueline sur sa joue et vérifia sa montre. Il était déjà dix heures.
Bon ! Je me dépêche, mon vieux. Je dois y aller !
Il retourna le sac et les quelques détritus restants dégringolèrent sur la tombe. Il fit une petite boule du sac plastique et la rangea dans sa poche de manteau.
À demain, mon ami !

À onze heures, Jacqueline passa la petite porte du cimetière.
Ha mais c’est pas possible, ce cimetière ! C’est n’importe quoi !
Elle sortit un sac plastique qui était roulé en boule dans sa poche de manteau et ramassa les détritus.
Heureusement que je suis là pour toi.

À demain, mon amour.

Six Heures Avant Toi.

Il est 6 heures avant toi, ici, à Montréal.
J’ai voyagé dans le temps. Je suis si tôt. Tu es devant. De grandes rues larges qui se croisent, on s’y retrouve au coin. Souvent, je marche tout seul tout droit et si je fais ça éternellement je n’atteins pas de bout. Ça ne s’arrête jamais. Montréal est ronde et plate comme la Terre.
Je marche seul tout droit et je pense à toi de l’autre côté. Si je plisse les yeux, si je regarde bien tout au bout de cette rue infinie, il y a toi en tout petit qui m’attends. Mais pour ça, il faut avoir de bons yeux. Il fait nuit chez toi en plus. Et puis, j’ai pas de bons yeux.

Je crois que j’arriverai jamais à bien décrire Toi. Ça sert à rien. On le sait déjà. Personne comprendra. Moi-même j’ai du mal à expliquer tout ça. Mais en creux, je vois bien comment je t’aime quand tu me manques. C’est bon le manque. C’est comme un silence où tu dis que tu veux réécouter tout ça. C’est une faim. Un rappel de comme c’est bon de te manger.

Montréal n’arrête pas de rire, de rassurer, d’apaiser. Montréal caresse mes pas de son bitume calme, ses bâtiments de briques rouges me croisent lentement. C’est un bon gros monstre gentil qui m’enlace et me réconforte. Il est 6 heures avant toi.

Cachée dans le futur, tu sais déjà qu’il va faire nuit quand je passe sous le Soleil. Tu sais déjà qu’un nouveau jour va venir quand je me perds sous la nuit. Bientôt ce sera la course. J’embrasserai le ciel. Je reviendrai de tout ce tôt qui nous sépare. Au dessus de l’eau je vais accélérer jusqu’à ce que nos petites aiguilles deviennent parallèles.

Et il y aura tes bras.

Il est 6 heures avant tes bras et tout mon monde décalé va se raccrocher comme il faut à Toi. Et peu importe l’heure qu’il sera. Ce sera le bon temps.

Ça sert à rien.

C‘est impossible d’en parler. Impossible de parler d’elle. Il faut la ressentir. J’en sais rien. Je sais pas. Je pourrais te parler mille heures d’un morceau de musique que tu ne saurais toujours pas à quoi il ressemble. Tu en aurais une vague idée. Mais rien qui ne puisse expliquer ce que je ressens.

C’est un truc dans ses yeux, son sourire, son attitude. Des cicatrices qu’elle aurait transformé en coup de pinceaux un peu partout sur son âme. C’est de l’impressionnisme, c’est fractal, plus tu t’approches plus chaque petit point qui compose ce qu’elle est est lui même composé de petits points. C’est infini. C’est un vortex.

Elle se déplace dans ce monde comme une plume dans le vent et, soudain, tu te rends compte que cette plume a des ailes. Et elle rebrousse chemin, elle va là où elle veut, puis elle se laisse de nouveau porter par le monde.

C’est comme si elle était dépassée par elle-même. Elle fait de longs silences pendant lesquels rien ne bouge à part son sourire qui croît doucement, imperceptiblement. Entre l’excuse et l’assomption.

Je sais pas. Comment te dire ?

On dirait qu’il n’y a pas d’autre choix que de l’aimer. Et ça contamine. Plus tu restes auprès d’elle, plus tu veux y rester. Elle est le feu dans l’âtre. Tu tends doucement tes mains pas trop loin d’elle et tout se réchauffe.

Mais ça sert à rien, ce que je fais là. Tu peux pas comprendre. Comment expliquer une évidence ?

Tu sais, quand quelqu’un que tu aimes vraiment marche devant toi ? Tu regardes sa nuque, tu marches, tu marches et puis cette personne se retourne et plonge ses yeux dans les tiens. Tu vois, ce truc ? Cette sensation ? C’est un peu ça. Une connexion, comme deux notes qui s’accordent. Une chaleur diffuse qui part du centre du cœur et qui bat dans tout ton corps en pulsations douces et onctueuses.

Ou, non, attends ! Tu as déjà ressenti cette flaque à l’endroit du cœur, toute bleue et froide ? Quand tu étais petit, par exemple, et que depuis ta chambre, tu entendais ta mère partir, claquer la porte et puis plus un bruit. Tu étais seul dans la maison. Seul au monde. Y a comme un petit creux dans ton torse qui se remplit de bleu, de vert, de glauque, de pétrole. Une faim à l’estomac du cœur. Je sais pas si je suis le seul à ressentir ce truc quand quelqu’un part. Mais bon. Si tu vois de quoi je parle, et bien, elle, c’est le contraire de ça. L’exact opposé.

Ça sert à rien, ce que je fais. Ça sert à rien.

J’ai l’impression d’avoir à peine frôlé le commencement d’une description de ce qu’elle est.

 

Peut-être qu’un jour je deviendrai si bon écrivain que j’arriverai à te la décrire.

 

Mais ça m’étonnerait.

Le Misanthrope.

Je vous déteste.

Je vous déteste parce que vous mentez. Aux autres, puis à vous mêmes. Vous êtes tristes et vous ne réglez rien. Vous branchez vos petits vidéoprojecteurs de problèmes et vous les diffusez sur la peau de l’autre pour mieux lui en vouloir. Pour le trouver moche, comme vous. Vous cachez, derrière vos c’est-la-vie et vos que-veux-tu toute la lâcheté, toute la trouille qu’on vous a enfoncés jusqu’au coeur. Vous écoutez des gens qui ne valent pas mieux que vous vous expliquer que vous ne valez rien. Vos regards s’enfuient. Vous n’évitez même plus les miroirs : vous êtes des miroirs. Des spectateurs. Je vous déteste parce que vous rendez les gens autour de vous comme vous. Vous faites du mal pour la simple raison qu’on vous en a fait, et ça se diffuse, comme ça, comme un poison.
Je vous déteste parce que vous vous détestez. Les gens vous ont dit que ça servait à rien. Les gens vous ont bien prévenus qu’ils vous jugeront. Vous vous guettez les uns les autres, prêts à réduire le premier qui s’élève. Même dans le noir, vous vivez vos vies comme si quelqu’un vous observait en permanence.
Bordel, mais dis-moi juste ce que tu penses, ce que tu ressens.
Je vous déteste parce que vous vous réunissez en groupe, pour pouvoir être plus bête que tout seul, gueulez n’importe quoi, du moment que c’est en rythme, pour oublier qu’à force de penser comme tout le monde, vous ne pensez plus rien.
Vous marchez sur des longs chemins sans sens, la tête légèrement baissée, avec votre ombre qui vous suit, sans ne plus penser à rien qu’au pas suivant. Et quand quelqu’un vient vous prendre la main, pour que vos ombres se croisent, au lieu de la prendre, vous parlez. Vous parlez jusqu’à ce que tout l’amour qu’on vous tendait se dilue dans les mots, qu’il devienne tout pâle, sans vie, sans force. Vous négociez, vous doutez, vous vous méfiez, vous regardez les autres vous regarder, vous projetez. Vous n’avez rien réglé tout seul, alors vous profitez de l’autre pour lui reprocher ce que vous n’arrivez pas à être. Vous retournez l’amour qu’on vous proposait dans tous les sens, jusqu’à l’usure, vous cherchez le problème, vous fuyez.
Vous parlez d’amour, mais chacun fait son petit cocktail perso et lui donne ce nom. Chacun y met les ingrédients qui l’arrange et explique aux autres que sa recette est la bonne, que c’est ça l’amour, que ça peut pas être autre chose.
Il y a du Soleil qui s’étale sur le parquet du salon. Ton pied nu marche sur du chaud.
Et puis, de temps en temps, vous vous souvenez. Le souvenir d’une chose qui a existée avant tout le reste, avant les complications, avant que l’amour ait besoin de preuves, de toujours, de retours. Le souvenir de quand il était pur et ne s’encombrait de rien, avant que vous y colliez deux centilitres de peur, trois millilitres d’orgueil, plein de glaçons et de problèmes. Quelques secondes, quelques heures, parfois quelques jours, vous retrouvez ça. L’amour. Tout seul. L’amour tout nu. Et vous vivez. Pour de vrai. Et je vous déteste parce qu’à ce moment là, vous êtes si beaux, vous avez tellement tout compris, vous êtes si libres que je vous déteste de retourner d’où vous venez. De repartir dans le gris. De tout diluer de nouveau. C‘est-la-vie, que-veux-tu.
Et je suis assis en face de vous, à des terrasses de café, je vous pose des questions qui vous semblent incroyables, vous me traitez d’intelligent juste parce que je refuse les petits refrains tout faits et que j’essaie d’entendre votre chanson à vous derrière votre petit numéro. Je vous déteste parce que je me suis contenté de vous dire la vérité et vous m’avez regardé comme si j’avais inventé une histoire incroyable. Comme si je lisais un livre et que le livre m’écoutait et découvrait de quoi il parle.
Ou peut-être qu’on peut juste arrêter de parler et aller chez toi ?

Je vous déteste parce que vous avez toutes les raisons du monde d’être tristes, petits, peureux et douloureux.
Je vous déteste parce que je vous aime.

Éloge de la prétention.

Un jour, vous paierez pour aller le voir.
C’est le genre de phrases que ma mère offrait à mes profs quand ils se plaignaient de mon comportement.
Elle m’a toujours bien fait comprendre que je flottais allègrement au dessus de la masse, que j’étais un génie, que j’allais révolutionner le monde, que tout ce qui sortait de mon cerveau était de l’or pur.
C’était bien fichu, parce que bien dilué dans un tas d’autres trucs, dans un savant mélange de défi et d’admiration. Une espèce d’escaliers sans fin, de cercle vertueux. Des encouragements. Des applaudissements qui ont fini par m’énerver à l’adolescence, tellement je la pensais aveugle d’aimer tout ce que je faisais.
Qu’est-ce que je ferais si j’étais meilleur ?
C’est le genre de réflexions qui me fait avancer aujourd’hui. On est contents du résultat ? Alors faisons mieux et on trouvera ça incroyable. On dormira plus tard.
Et puis, y a “bref.” et plein de gens viennent me dire que je suis bon. Mais dans ma prétention totale, je me dis juste qu’ils s’en sont enfin rendu compte. Ma mère les a tous devancés.
Le jour où ils n’aimeront plus, ils auront juste arrêté de me suivre. Ma valeur ne dépend pas d’eux. Je vivrai avec.
Les gens pensent que je vais commencer à me la raconter. Faux : je vais continuer.
Petit éloge de la prétention. Défendons-la. Je ne parle pas d’être désagréable ou cassant. On peut être extrêmement prétentieux et très gentil et poli. Les plus prétentieux le sont souvent. Ils n’ont pas besoin de répéter qu’ils sont les meilleurs, tout persuadés qu’ils sont déjà de l’être.
Je suis prétentieux. J’ai appris à ne pas le dire. J’ai appris à ne pas confondre ma prétention avec une supériorité aveugle. Il y a plein de gens meilleurs que moi, dans plein de domaines mais c’est une question d’humeur, de mentalité, c’est un mode de vie. Un peu comme ces jours où on se trouve beau et où on marche comme on virevolte dans les rues pour aucune raison. Je suis le meilleur.
Ça ne m’empêche pas d’admirer tout un tas de personnes, d’avoir besoin des gens qui m’entourent, même que je marche parfois avec des gens tout aussi persuadés que moi d’être les meilleurs. Et même qu’on s’entend bien.
Chacun son carburant, le mien c’est ça. Le seul mec meilleur que moi, c’est moi demain.

(Texte écrit en septembre 2011.)

Sois plus prudente.

C’était pendant un repas avec des vieux potes. Tu ne te rappelles pas de ce pseudo ? Mais si, pendant un moment tu t’appelais comme ça partout sur internet. Il avait complètement oublié. C’était il y a longtemps. Mais si. Mais putain oui ! C’est vrai. C’était il y a, quoi ? 6 ans ?

Plus tard, en rentrant chez lui, dans la nuit, il y avait repensé. C’est marrant comment on peut oublier des choses. C’était pas une époque géniale, peut-être que c’est pour ça qu’il avait oublié.

Arrivé chez lui, il avait allumé son ordinateur et avait tapé ce pseudo sur Google. Ha ha ! Cette tête que j’avais. Des vieux trucs sur des forums, des tweets. Des commentaires sur des blogs.

Il tomba en arrêt devant un article, écrit en 2014 par une fille qui s’était faite agresser dans le métro. Il ne s’en rappelait pas spécialement. Qu’est-ce que ça avait à voir avec lui ?
Il scrolla le long de l’article, arriva aux commentaires, des gens qui la soutenait et lui disait qu’ils étaient de tout coeur avec elle. Et puis au milieu, sous son pseudo de l’époque, son commentaire.

Je te soutiens et j’espère que tu vas mieux depuis ce triste évènement. Mais

Mais.

Il resta là, devant son écran, sa bouche légèrement ouverte. Mais.

Mais je t’avoue que j’en ai un peu marre de ces filles qui s’habillent comme des putes et qui viennent se plaindre quand il leur arrive des histoires. Faut pas t’étonner si ça arrive à toi et pas aux autres. J’espère que ça te servira de leçon. Je te conseille de faire gaffe dans le métro . Moi, j’ai une amie qui sait comment éviter les emmerdes. Quand elle sort et qu’elle sait qu’elle va prendre les transports, tard, elle a une paire de ballerines dans son sac et elle met un gros manteau qui cache ses formes. Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Une boule dans la gorge, il détourna ses yeux de l’écran et les posa sur une pile de papiers, à côté, sur le bureau. Il ne regardait pas les papiers. Il ne regardait rien, ses yeux fixes dans le vide, il cherchait à se rappeler. C’était qui cette amie prudente ?

Léa ?

Léa. En 2014, il était ami avec Léa. Ils n’étaient pas encore sortis ensemble. Il se rappelait qu’il avait montré ce truc à Léa qui lui avait dit « Mais putain ouais ! C’est pas compliqué ! C’est relou ces filles qui s’habillent comme des salopes et qui viennent se plaindre derrière ! »

Ça faisait un moment qu’il n’avait plus ce pseudo. Il avait opté pour son vrai prénom, genre quand ? En 2017. Il prononça son prénom dans le vide. Son propre prénom. Ça sonne toujours bizarre quand on prononce son propre prénom. Et Léa. Ils étaient ensemble quand elle l’a prononcé à son oreille, doucement, après leur premier baiser.

Puis elle l’avait prononcé en riant, en gueulant parce qu’il ne donnait pas de nouvelles, en pleurant quand il l’avait quittée. Elle l’avait prononcé des centaines de fois. Mais la plupart du temps, elle disait chéri.
Allô chéri ? En appuyant sur le « i » pour être plus mignonne. Et cette nuit d’été, quand elle l’avait appelé sur son portable et qu’elle n’avait pas dit chéri. Sans « i » appuyé. Elle avait juste dit « allô ? » et son prénom.

Allô et son prénom.

Et dans sa voix, tout de suite, il avait entendu une cassure. C’était il y a pas si longtemps. Elle avait pleuré, juste après et il avait demandé qu’est-ce qu’il se passe ? Putain ? Allô Léa ? Qu’est-ce qu’il se passe.

Pourtant, elle avait un pantalon et des bakets ce soir là. Pourtant, elle était prudente.

Pourtant.

Combien de temps avait-elle pleuré sur son épaule une fois rentrée ? À un moment, ça finissait par s’arrêter. Et puis au milieu d’une phrase, elle marquait une pause et elle avait sa voix qui tombait, qui se cassait comme si quelqu’un marchait dessus. Crac. Et elle pleurait de nouveau.

Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Il était revenu sur ce commentaire. Il le fixait maintenant. Il fixait le « Mais. »

Comment on fait, quand la personne avec qui on n’est pas d’accord, c’est soi-même ? Ça va rester pour toujours, ce commentaire, quand on tape son pseudo sur Google ?

Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je peux pas demander à l’auteure de le retirer, quand même. Je veux pas que ce putain de commentaire de petit merdeux reste pour toujours en bas de cet article. Qu’est-ce que je fais, putain ?!

Il cliqua sur « ajouter un commentaire », tapa son vieux pseudo. Et il écrivit :

Pardon.

Instantanées.

C’est bateau, c’est classique, c’est répété tout le temps, partout, par tous ceux qui ont cru en eux avant moi.
La force qu’il faut, la détermination, l’inconscience et le courage d’affronter tous ces gens qui n’y croient pas.
Je veux faire des blagues. Je veux être payé pour ça. Je suis marrant. Je suis marrant. Je veux en faire mon métier. Les moments où on regarde ses nouilles chinoises instantanées à 50 centimes se détendre dans l’eau bouillante, où on emprunte de l’argent à son petit frère, où on explique au monsieur du pôle emploi qu’on a toujours rien, où on se laisse payer des verres par des potes. Je te le rendrai au centuple. On répète ça. On y croit.
Parfois, on se couche en se demandant ce qu’on pourrait bien faire d’autre dans la vie. Rien.
C’est tellement classique, tellement bateau, tout ce que je dis.
Les mecs, asseyez-vous.
Ca fait dix minutes qu’il est au téléphone à dire “ok… ok… wouah… ok… non mais là, c’est intérieur, mais j’ai les poils qui se hérissent… ok… je t’envoie ça… ok…”
Lui, c’est mon prod.
Les mecs asseyez-vous.
Quitter son job pour absolument rien, vivre sur un matelas par terre en colocation, attendre pendant des millénaires. Aimer ça. Se dire que ça fait partie du truc.
Répondre “pas grand chose” à sa mère quand elle demande où on en est. Voir dans ses yeux qu’elle n’a aucun doute, qu’elle a confiance, que ça fait des décennies qu’on est un putain de génie pour elle.
Faire des rencontres, des coups de foudre artistiques, des amitiés, se soutenir entre ceux qui ont fait le même pari.
On est assis.
Il annonce la nouvelle. Le genre de nouvelle qui change ta vie entière. Tu vas faire exactement ce que tu veux, être très bien payé pour ça, être reconnu et diffusé à grand échelle. Très grande échelle.
Le soir de la première diffusion, j’essaierai d’être devant ma télé avec un bol de nouilles instantanées.

(Texte écrit en juillet 2011.)

Après la plage sous les pavés.

Il y a 45 ans, elle était grimpé sur les épaules de Louis. Paris grondait. Son bas-ventre chaud bouillonnait de possible et d’envie. Moulée dans une jupe trop courte pour les vieux, elle avait hurlé qu’il fallait jouir sans entrave. Louis avait crié qu’il était interdit d’interdire. Sa tête avait tourné, le sourire aux lèvres, elle était heureuse et libre. Tard, au bout de la nuit, ils avaient couru sur les pavés sur la plage et s’étaient endormis au chaud du creux de leurs bras encore tremblants d’avoir été tendus. Vers le ciel. Et tout le reste. Au fond, un saphir avait fini sa course sur le vinyle et un craquement léger et répétitif avait habillé leur nuit.

Et puis la vie. Et tout le reste.

Elle perdit Louis de vue, rencontra Michel, appris la dactylo, épousa Michel. Homme d’affaire redoutable, il subvenait à leurs besoins. Elle trouva un travail mal payé. Pour le principe. Lorsque Pierre vit le jour, elle se sentit heureuse mais un peu moins libre. Puis arriva Sophie. Michel fut promu. Elle arrêta de travailler. Mère au foyer, c’est un noble métier, aussi. De temps en temps, elle repensait à Louis en écoutant une vieille chanson à la radio. Puis il y eut les cassettes, la crise, les CD, le cancer gay, internet.

Aujourd’hui, elle a retrouvé Jacqueline et Jean-Pierre près de la place Denfert-Rochereau. Paris ne grondait pas vraiment, un peu gris, un peu fatigué. Ils ont marché lentement. Elle voulait donner son avis mais les organisateurs ont préféré mettre les jeunes en avant. En rangs sages derrière un gugus qui a scandé que la meilleure façon de se marier était encore la leur, ils ont continué jusqu’aux invalides. Elle a repensé à Louis, à ses épaules du haut desquelles elle avait vu la liberté. Elle a trouvé tout cela bien triste mais n’a rien osé dire. On lui a tendu une pancarte « un papa, une maman ». Les slogans ne sont plus ce qu’ils étaient.
Peu après la manif, ils se sont arrêtés dans un bistro, elle a bu un café allongé. Puis elle est rentrée.

Sur le chemin du retour, dans le bus, elle se demanda si elle n’était pas un saphir en fin de course au craquement léger et répétitif.

Les mots n’existent pas.

L’opacée remontait le long des libernales, je m’en rappelle déjà. Tu avais posé sur tes épaules huritantes, un de ces effandres que plus grand monde ne portait. Mais sur toi, c’était joli.
De ta bouche à ma bouche, il y avait des lieuvres et des gréantes qui ne s’ensommeillaient pas. Les mots n’existaient pas.

Mais nous les comprenions.

Et maintenant, j’y repense chaque fois que l’opacée remonte le long des libernales.