Après la plage sous les pavés.

Il y a 45 ans, elle était grimpé sur les épaules de Louis. Paris grondait. Son bas-ventre chaud bouillonnait de possible et d’envie. Moulée dans une jupe trop courte pour les vieux, elle avait hurlé qu’il fallait jouir sans entrave. Louis avait crié qu’il était interdit d’interdire. Sa tête avait tourné, le sourire aux lèvres, elle était heureuse et libre. Tard, au bout de la nuit, ils avaient couru sur les pavés sur la plage et s’étaient endormis au chaud du creux de leurs bras encore tremblants d’avoir été tendus. Vers le ciel. Et tout le reste. Au fond, un saphir avait fini sa course sur le vinyle et un craquement léger et répétitif avait habillé leur nuit.

Et puis la vie. Et tout le reste.

Elle perdit Louis de vue, rencontra Michel, appris la dactylo, épousa Michel. Homme d’affaire redoutable, il subvenait à leurs besoins. Elle trouva un travail mal payé. Pour le principe. Lorsque Pierre vit le jour, elle se sentit heureuse mais un peu moins libre. Puis arriva Sophie. Michel fut promu. Elle arrêta de travailler. Mère au foyer, c’est un noble métier, aussi. De temps en temps, elle repensait à Louis en écoutant une vieille chanson à la radio. Puis il y eut les cassettes, la crise, les CD, le cancer gay, internet.

Aujourd’hui, elle a retrouvé Jacqueline et Jean-Pierre près de la place Denfert-Rochereau. Paris ne grondait pas vraiment, un peu gris, un peu fatigué. Ils ont marché lentement. Elle voulait donner son avis mais les organisateurs ont préféré mettre les jeunes en avant. En rangs sages derrière un gugus qui a scandé que la meilleure façon de se marier était encore la leur, ils ont continué jusqu’aux invalides. Elle a repensé à Louis, à ses épaules du haut desquelles elle avait vu la liberté. Elle a trouvé tout cela bien triste mais n’a rien osé dire. On lui a tendu une pancarte « un papa, une maman ». Les slogans ne sont plus ce qu’ils étaient.
Peu après la manif, ils se sont arrêtés dans un bistro, elle a bu un café allongé. Puis elle est rentrée.

Sur le chemin du retour, dans le bus, elle se demanda si elle n’était pas un saphir en fin de course au craquement léger et répétitif.

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