140.000 Caractères

Analyse subjective d'une vie ordinaire.

Mois : mars, 2014

Sois plus prudente.

C’était pendant un repas avec des vieux potes. Tu ne te rappelles pas de ce pseudo ? Mais si, pendant un moment tu t’appelais comme ça partout sur internet. Il avait complètement oublié. C’était il y a longtemps. Mais si. Mais putain oui ! C’est vrai. C’était il y a, quoi ? 6 ans ?

Plus tard, en rentrant chez lui, dans la nuit, il y avait repensé. C’est marrant comment on peut oublier des choses. C’était pas une époque géniale, peut-être que c’est pour ça qu’il avait oublié.

Arrivé chez lui, il avait allumé son ordinateur et avait tapé ce pseudo sur Google. Ha ha ! Cette tête que j’avais. Des vieux trucs sur des forums, des tweets. Des commentaires sur des blogs.

Il tomba en arrêt devant un article, écrit en 2014 par une fille qui s’était faite agresser dans le métro. Il ne s’en rappelait pas spécialement. Qu’est-ce que ça avait à voir avec lui ?
Il scrolla le long de l’article, arriva aux commentaires, des gens qui la soutenait et lui disait qu’ils étaient de tout coeur avec elle. Et puis au milieu, sous son pseudo de l’époque, son commentaire.

Je te soutiens et j’espère que tu vas mieux depuis ce triste évènement. Mais

Mais.

Il resta là, devant son écran, sa bouche légèrement ouverte. Mais.

Mais je t’avoue que j’en ai un peu marre de ces filles qui s’habillent comme des putes et qui viennent se plaindre quand il leur arrive des histoires. Faut pas t’étonner si ça arrive à toi et pas aux autres. J’espère que ça te servira de leçon. Je te conseille de faire gaffe dans le métro . Moi, j’ai une amie qui sait comment éviter les emmerdes. Quand elle sort et qu’elle sait qu’elle va prendre les transports, tard, elle a une paire de ballerines dans son sac et elle met un gros manteau qui cache ses formes. Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Une boule dans la gorge, il détourna ses yeux de l’écran et les posa sur une pile de papiers, à côté, sur le bureau. Il ne regardait pas les papiers. Il ne regardait rien, ses yeux fixes dans le vide, il cherchait à se rappeler. C’était qui cette amie prudente ?

Léa ?

Léa. En 2014, il était ami avec Léa. Ils n’étaient pas encore sortis ensemble. Il se rappelait qu’il avait montré ce truc à Léa qui lui avait dit « Mais putain ouais ! C’est pas compliqué ! C’est relou ces filles qui s’habillent comme des salopes et qui viennent se plaindre derrière ! »

Ça faisait un moment qu’il n’avait plus ce pseudo. Il avait opté pour son vrai prénom, genre quand ? En 2017. Il prononça son prénom dans le vide. Son propre prénom. Ça sonne toujours bizarre quand on prononce son propre prénom. Et Léa. Ils étaient ensemble quand elle l’a prononcé à son oreille, doucement, après leur premier baiser.

Puis elle l’avait prononcé en riant, en gueulant parce qu’il ne donnait pas de nouvelles, en pleurant quand il l’avait quittée. Elle l’avait prononcé des centaines de fois. Mais la plupart du temps, elle disait chéri.
Allô chéri ? En appuyant sur le « i » pour être plus mignonne. Et cette nuit d’été, quand elle l’avait appelé sur son portable et qu’elle n’avait pas dit chéri. Sans « i » appuyé. Elle avait juste dit « allô ? » et son prénom.

Allô et son prénom.

Et dans sa voix, tout de suite, il avait entendu une cassure. C’était il y a pas si longtemps. Elle avait pleuré, juste après et il avait demandé qu’est-ce qu’il se passe ? Putain ? Allô Léa ? Qu’est-ce qu’il se passe.

Pourtant, elle avait un pantalon et des bakets ce soir là. Pourtant, elle était prudente.

Pourtant.

Combien de temps avait-elle pleuré sur son épaule une fois rentrée ? À un moment, ça finissait par s’arrêter. Et puis au milieu d’une phrase, elle marquait une pause et elle avait sa voix qui tombait, qui se cassait comme si quelqu’un marchait dessus. Crac. Et elle pleurait de nouveau.

Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Il était revenu sur ce commentaire. Il le fixait maintenant. Il fixait le « Mais. »

Comment on fait, quand la personne avec qui on n’est pas d’accord, c’est soi-même ? Ça va rester pour toujours, ce commentaire, quand on tape son pseudo sur Google ?

Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je peux pas demander à l’auteure de le retirer, quand même. Je veux pas que ce putain de commentaire de petit merdeux reste pour toujours en bas de cet article. Qu’est-ce que je fais, putain ?!

Il cliqua sur « ajouter un commentaire », tapa son vieux pseudo. Et il écrivit :

Pardon.

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Instantanées.

C’est bateau, c’est classique, c’est répété tout le temps, partout, par tous ceux qui ont cru en eux avant moi.
La force qu’il faut, la détermination, l’inconscience et le courage d’affronter tous ces gens qui n’y croient pas.
Je veux faire des blagues. Je veux être payé pour ça. Je suis marrant. Je suis marrant. Je veux en faire mon métier. Les moments où on regarde ses nouilles chinoises instantanées à 50 centimes se détendre dans l’eau bouillante, où on emprunte de l’argent à son petit frère, où on explique au monsieur du pôle emploi qu’on a toujours rien, où on se laisse payer des verres par des potes. Je te le rendrai au centuple. On répète ça. On y croit.
Parfois, on se couche en se demandant ce qu’on pourrait bien faire d’autre dans la vie. Rien.
C’est tellement classique, tellement bateau, tout ce que je dis.
Les mecs, asseyez-vous.
Ca fait dix minutes qu’il est au téléphone à dire “ok… ok… wouah… ok… non mais là, c’est intérieur, mais j’ai les poils qui se hérissent… ok… je t’envoie ça… ok…”
Lui, c’est mon prod.
Les mecs asseyez-vous.
Quitter son job pour absolument rien, vivre sur un matelas par terre en colocation, attendre pendant des millénaires. Aimer ça. Se dire que ça fait partie du truc.
Répondre “pas grand chose” à sa mère quand elle demande où on en est. Voir dans ses yeux qu’elle n’a aucun doute, qu’elle a confiance, que ça fait des décennies qu’on est un putain de génie pour elle.
Faire des rencontres, des coups de foudre artistiques, des amitiés, se soutenir entre ceux qui ont fait le même pari.
On est assis.
Il annonce la nouvelle. Le genre de nouvelle qui change ta vie entière. Tu vas faire exactement ce que tu veux, être très bien payé pour ça, être reconnu et diffusé à grand échelle. Très grande échelle.
Le soir de la première diffusion, j’essaierai d’être devant ma télé avec un bol de nouilles instantanées.

(Texte écrit en juillet 2011.)