Le Misanthrope.

par Navo

Je vous déteste.

Je vous déteste parce que vous mentez. Aux autres, puis à vous mêmes. Vous êtes tristes et vous ne réglez rien. Vous branchez vos petits vidéoprojecteurs de problèmes et vous les diffusez sur la peau de l’autre pour mieux lui en vouloir. Pour le trouver moche, comme vous. Vous cachez, derrière vos c’est-la-vie et vos que-veux-tu toute la lâcheté, toute la trouille qu’on vous a enfoncés jusqu’au coeur. Vous écoutez des gens qui ne valent pas mieux que vous vous expliquer que vous ne valez rien. Vos regards s’enfuient. Vous n’évitez même plus les miroirs : vous êtes des miroirs. Des spectateurs. Je vous déteste parce que vous rendez les gens autour de vous comme vous. Vous faites du mal pour la simple raison qu’on vous en a fait, et ça se diffuse, comme ça, comme un poison.
Je vous déteste parce que vous vous détestez. Les gens vous ont dit que ça servait à rien. Les gens vous ont bien prévenus qu’ils vous jugeront. Vous vous guettez les uns les autres, prêts à réduire le premier qui s’élève. Même dans le noir, vous vivez vos vies comme si quelqu’un vous observait en permanence.
Bordel, mais dis-moi juste ce que tu penses, ce que tu ressens.
Je vous déteste parce que vous vous réunissez en groupe, pour pouvoir être plus bête que tout seul, gueulez n’importe quoi, du moment que c’est en rythme, pour oublier qu’à force de penser comme tout le monde, vous ne pensez plus rien.
Vous marchez sur des longs chemins sans sens, la tête légèrement baissée, avec votre ombre qui vous suit, sans ne plus penser à rien qu’au pas suivant. Et quand quelqu’un vient vous prendre la main, pour que vos ombres se croisent, au lieu de la prendre, vous parlez. Vous parlez jusqu’à ce que tout l’amour qu’on vous tendait se dilue dans les mots, qu’il devienne tout pâle, sans vie, sans force. Vous négociez, vous doutez, vous vous méfiez, vous regardez les autres vous regarder, vous projetez. Vous n’avez rien réglé tout seul, alors vous profitez de l’autre pour lui reprocher ce que vous n’arrivez pas à être. Vous retournez l’amour qu’on vous proposait dans tous les sens, jusqu’à l’usure, vous cherchez le problème, vous fuyez.
Vous parlez d’amour, mais chacun fait son petit cocktail perso et lui donne ce nom. Chacun y met les ingrédients qui l’arrange et explique aux autres que sa recette est la bonne, que c’est ça l’amour, que ça peut pas être autre chose.
Il y a du Soleil qui s’étale sur le parquet du salon. Ton pied nu marche sur du chaud.
Et puis, de temps en temps, vous vous souvenez. Le souvenir d’une chose qui a existée avant tout le reste, avant les complications, avant que l’amour ait besoin de preuves, de toujours, de retours. Le souvenir de quand il était pur et ne s’encombrait de rien, avant que vous y colliez deux centilitres de peur, trois millilitres d’orgueil, plein de glaçons et de problèmes. Quelques secondes, quelques heures, parfois quelques jours, vous retrouvez ça. L’amour. Tout seul. L’amour tout nu. Et vous vivez. Pour de vrai. Et je vous déteste parce qu’à ce moment là, vous êtes si beaux, vous avez tellement tout compris, vous êtes si libres que je vous déteste de retourner d’où vous venez. De repartir dans le gris. De tout diluer de nouveau. C‘est-la-vie, que-veux-tu.
Et je suis assis en face de vous, à des terrasses de café, je vous pose des questions qui vous semblent incroyables, vous me traitez d’intelligent juste parce que je refuse les petits refrains tout faits et que j’essaie d’entendre votre chanson à vous derrière votre petit numéro. Je vous déteste parce que je me suis contenté de vous dire la vérité et vous m’avez regardé comme si j’avais inventé une histoire incroyable. Comme si je lisais un livre et que le livre m’écoutait et découvrait de quoi il parle.
Ou peut-être qu’on peut juste arrêter de parler et aller chez toi ?

Je vous déteste parce que vous avez toutes les raisons du monde d’être tristes, petits, peureux et douloureux.
Je vous déteste parce que je vous aime.

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