Les disputes.

par Navo

Les disputes, c’est jamais constructif, sinon, on appellerait ça des conversations. Il se disait ça, allongé nul dans son lit tout seul. S’en rappeler, c’est comme essayer de se souvenir d’une bagarre. En vrai, on sait jamais trop. On sait qu’on a tapé, qu’on s’est fait taper, qu’on a eu des bleus, que ça a fait mal et qu’à un moment ça s’est arrêté sans qu’on sache trop bien qui a gagné. Personne, en vrai. Mais sur le coup, on se demande un peu quand-même si c’est l’autre qui a gagné, si c’est nous qui avons perdu. Ça, c’est ce qu’on se pose comme questions les heures qui suivent et au bout d’un moment, on se rend compte qu’on s’en fout. Au bout d’un moment, le seul truc important, c’est le souvenir qu’on a de l’autre qui pleure. Et ça, c’est important, parce qu’on voit bien que si on n’était pas là, l’autre ne pleurerait pas. On en déduit rapidement que, bon bah, c’est bien nous qui l’avons fait pleurer. Avec rien que des mots, en plus. Alors, on essaye de se rappeler des mots, mais c’est comme une bagarre on a dit, on se souvient pas bien. On voit en gros les sujets. Comment ça se fait qu’il y a toujours autant de sujets entremêlés dans les disputes ? On dirait une réunion nulle dans une société mal branlée. Quand y a pas d’ordre du jour et que chaque réponse apporte dix nouvelles questions. C’était pas censé être une réunion sur les stylos, Jean-Marc ? Pourquoi on se retrouve à décider de qui part de la société et de quelles seront ses indemnités ? Y a eu escalade, non ? On devrait pas plutôt- Mais Jean-Marc, pourquoi tu me tapes sur la gueule ?! En tout cas, dans son lit, allongé nul, il n’y a plus qu’une seule chose qu’il sait, c’est qu’elle lui manque. C’est mal foutu, ce truc là, si on le ressentait au moment de la dispute, on se calmerait direct, je peux te dire. Dans les embrouilles comme ça, tout est grave. Chaque mot, chaque ton. Me dit pas ça. Me parle pas sur ce ton. C’est tolérance zéro, on dirait un débat entre deux politiques à la télé. Tu sens bien qu’à un moment, ça part en zbeul, mais y a pas d’animateur télé pour dire « recentrons le débat ». Tu recentres que dalle. Une dispute, ça peut partir d’absolument n’importe quoi, tu préfères le chiffre 6 ou le chiffre 7 ? Je sais pas. Bah voilà, c’est tout toi, je te pose une question pour mieux te connaître et toi tu la balaies en deux secondes sans même te demander si c’est pas important pour moi. Quoi ?! Mais pourquoi tu montes en l’air ? Je monte pas en l’air, c’est toi, tu me calcules jamais. Et allez ! C’est parti ! Genre, hier, quand tu me demandais si je préférais la lettre A ou la lettre B, je t’ai pas répondu ? Je sais pas, je me rappelle pas. Et ça monte comme ça, pendant des heures. À moitié assis sur le lit, à tirer sur des clopes. Recroquevillés. Debout. Et je peux vous dire qu’au final, c’est pas le chiffre 6 ou le chiffre 7, le problème. Le problème, c’est quoi déjà ? C’est ça qu’il se demandait allongé dans son lit nul. Au tout début, quand il a enfin été tout seul, ça faisait du bien. Comme après une bagarre, on veut juste se soigner. Mais maintenant qu’il n’a plus mal à la dispute, il a mal au coeur. C’est pire. C’est ça le problème.
Peut-être que le problème, au bout du compte, c’est que quand une dispute commence, tout le monde en a peur. Peut-être que le problème c’est que pendant une dispute, des gens qui s’aiment arrête de se dire je t’aime. Peut-être que le problème, c’est juste qu’on en crèverait que l’autre ne nous aime plus. Peut-être que ce qui compte ce n’est pas qui a cogné en premier, mais qui a arrêté de cogner en premier. Et que celui qui arrête de cogner perd la bagarre, mais gagne quelque chose de plus important. Si seulement, on pensait à ça pendant une dispute, tout le monde s’arrêterait de cogner. Allongé tout nul dans son lit seul, il ne savait plus qu’une chose : elle lui manquait.

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