La boucle.

par Navo

De toute façon, tu ne vas pas dormir.
Alors autant écrire. Ça fait longtemps, je crois. Écrire vraiment, je veux dire. Juste comme ça. Les lampadaires qui fuient dehors n’ont pas l’air de s’en inquiéter. Il font cette lumière orange qui t’a toujours percé le coeur. Mais doucement. Pas une douleur, non. Juste un truc un peu amer mais agréable. La mélancolie, le spleen, le truc là. Le revoilà. Il est là. Il a toujours été là, ce truc, ce machin bleu. Tu le recouvres juste avec des choses moelleuses et chaudes et réconfortantes. Mais recouvrir n’est pas détruire. C’est juste en dessous. Ça attend. Le revoilà.
Est-ce que ça t’avait manqué ? Oui. Pendant tout le temps où tu n’y goûtais plus, ça t’a manqué. Maintenant que t’es dedans, tu regrettes un peu l’époque où ça se contentait de te manquer. Là, maintenant, tout de suite. Maintenant que c’est bien là, ça te pèse sur le coeur. Et en même temps. En même temps, y a cette voix à laquelle tu es habitué depuis toujours qui te répète en boucle que ça ne pouvait pas être autrement. La poussière dans les yeux redevient poussière tôt ou tard. Tu regardes l’ancien toi en te marrant presque de comment t’as pu y croire. Croire que c’était pour toujours. Oh, tu ne le disais pas spécialement. Si on te demandait, tu l’expliquais, le truc bleu pétrole caché en dessous du reste. Tu les racontais, ton émotion du monde, ton sentiment des gens, ta vision de la vie qui est merdique et bien trop longue et pendant laquelle on s’occupe. Tu t’occupais bien. Tu allais d’un pas régulier, sans t’arrêter, parce que s’arrêter, c’est s’enfoncer dans la vase. Bleue. Et s’enfoncer là-dedans, c’est un piège, parce que ça paraît beaucoup plus logique, simple et cohérent de se laisser manger doucement. C’est beaucoup plus logique.
Maintenant que t’es à l’arrêt, tout te revient clairement. L’insignifiance de tout, les mouvements de robots pour se réchauffer l’espoir. Alors qu’il n’y en a pas. Et le pire, c’est que ce n’est pas grave. On s’occupe. Et tu t’occupes plutôt bien. Se changer la tête, ça change pas le coeur, mais ça fait oublier.
Maintenant qu’il fait noir et que ça t’apparaît beaucoup plus sincère que ce qu’il se passe à la lumière, tu vois le jour comme un film où on joue ce qu’on peut. La nuit, on ne répond pas un simple ça va à un ça va ? non. La nuit, on explique ce qui ne va pas. La nuit, on boit et on voit mieux parce qu’on voit trouble. On voit le trouble. On voit les coulisses. Le jour, c’est la scène. La nuit, c’est les loges miteuses, les ficelles, les câbles qui courent le long des murs jusqu’au spots qu’on voit de dos. Le noir, l’ombre, c’est l’arrière salle de la boutique bien lisse de la lumière.
Là où ne ment pas. Là où on ne se ment plus. Là où on répond que non ça va pas. Qu’on comprend rien à ce qui nous arrive et qu’on est trop vieux pour pas savoir que c’est normal. C’est la base. Le jour, on croit qu’on contrôle. La nuit, on sait qu’on relâche prise. On laisse s’échapper tout ça. Souvent seul. Parfois avec quelqu’un, allongés sur un lit à écouter de la musique. Ça crée des beaux moments, ces moments où l’on sait que rien n’est logique.
De toute façon, tu ne vas pas dormir.
Tu peux toujours rêver.

Et tu vas te relire, mais ça va rien changer. Peut-être qu’à force, tu auras tellement fait la boucle que, sans t’en rendre compte, une nuit, tu écriras mot pour mot le même texte que la dernière fois. Et cette nuit là, tu pourras mourir.

Publicités