140.000 Caractères

Analyse subjective d'une vie ordinaire.

Les histoires qui commencent.

Petit texte qui a la particularité de se lire de haut en bas et de bas en haut.

Les histoires qui commencent d’en haut
S’écrasent, brillantes et éphémères comme
Des fusées qui retombent de s’éteindre trop vite
Pour éclater à la surface de ce que l’on raconte. Tandis que
Des bulles d’air, traversant une eau sombre
S’élèvent, profondes et belles comme
Les histoires qui commencent d’en bas

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C’est vous.

Le jeune homme s’approcha, l’air de dire “promis, je ne vais pas vous déranger longtemps” et posa la question habituelle :
– Vous êtes Arnaud Guérac ?
– Oui, c’est moi. répondit-il dans un sourire habitué mais chaleureux.
– J’adore ce que vous faites ! Ne vous arrêtez surtout pas !
– Merci ! Promis, je vais essayer de continuer !
Le jeune homme repartit dans un sourire et Arnaud retourna à sa conversation. Il joua quelques instants avec sa fourchette en se demandant si les serveurs allaient à leur tour se permettre de l’interpeler maintenant qu’une première personne s’était aventurée à lui parler. Ça ne l’ennuyait pas plus que ça mais, ce soir, c’était un peu particulier. Il aurait aimé ne pas être dérangé. Il s’extirpa de ses pensées et repris sa phrase où il l’avait laissée :
– Maman, je disais que j’étais content qu’on mange ensemble, ce soir. Ça fait longtemps, non ?
– Depuis Noël.
Il y eut un blanc. Le temps pour lui de calculer que Noël était il y a trois mois et pour elle de faire un sourire plein de “c’est pas grave”. Il sourit un “pardon” et un serveur s’approcha de lui avec les cartes.
– C’est vous.
– Pardon ? répondit Arnaud.
– Là, c’est vous !
Le serveur pointa du doigt une télé près du bar qui diffusait une émission sans le son. Sur l’écran, on voyait Arnaud, un prix à la main, saluant la foule dans un costume assez sérieux.
– Oui.
– C’est quoi, ça, déjà ?
– Un César.
Sa mère sourit de nouveau, le serveur s’éloigna dans un “félicitations”, Arnaud se mit à jouer avec son couteau.
– J’ai un cadeau pour toi.
– Ah bon ? s’étonna sa mère.
– Oui.
– Je dois fermer les yeux et tendre les mains ?
C’était leur jeu quand il était petit et qu’elle avait un cadeau. Ferme les yeux et tends les mains.
– Non. Il n’est pas ici.
– Où est-il ?
– Au 7 rue des Pyrénées.
– Comment ça ?
– Aïe. Si c’est pas cette adresse, je dois vite aller passer un coup de fil ! plaisanta-t-il.
– C’est l’adresse de l’ancienne maison de mamie.
– La maison que tu regrettes tant d’avoir vendue, oui.
– Il le fallait bien, tu sais le…
– C’est ton adresse, maintenant.
Il sortit un trousseau de clefs et le posa sur la table. Il y eut un blanc. En arrière plan, on le voyait dans la télé, répondre à des questions sous des crépitements de flash.
– Arnaud… Mais ça va pas ?!
– Ah ! Je m’y attendais. Tu vas me faire tout un discours sur le fait que tu n’as pas besoin de ça. Que tu n’attends pas après moi. Que c’est mon argent et que je dois en profiter. Que tu te contentes de peu. Que…
– Exactement ! A l’époque où on l’a vendue elle coûtait déjà des millions de francs ! On est repartis à zéro et…
– Et maintenant, tu la récupères !
– Mais tu es fou ! Elle doit coûter des millions d’euros maintenant !
– J’ai demandé à ce qu’ils enlèvent l’étiquette, tu n’en sauras rien, c’est un cadeau.
– Mais non ! J’en veux pas ! Tu peux pas dépenser tout ton argent comme ça pour moi !
– “Tout mon argent” ? Ce n’est pas tout mon argent ! J’ai gardé de quoi me payer une tente sur le canal saint martin.
– Arrête de plaisanter, on parle d’énormément d’argent ! Plus que ce que j’ai gagné dans ma vie entière !
– Et ben moi, c’est ce que j’ai gagné l’année dernière ! Je te dois bien ça !
– Non !!! Je refuse ! Je refuse ton cadeau !
– De quoi ?!
– Tu viens, tu m’invites dans un restaurant qui doit coûter mon loyer…
– Mais tu vas plus payer de loyer, justement !
– On a à peine fait vingt mètres que la moitié des gens se sont prosternés devant toi…
– Allons ! Ils ne se sont pas prosternés. Je les fais marrer ! C’est tout ! Je suis marrant. Ils m’ont vu à la télé, c’est tout.
– Et tu me sors ces clefs comme si c’était un jouet !
– C’est pas un jouet ! C’est un cadeau !
– Non, tu…
– Écoute-moi bien !!!
Le ton était monté. Autour d’eux, certaines personnes commençaient à tendre l’oreille, il croisa quelques regards curieux. Peu importe.
– Regarde derrière toi ! Tu vois sur cet écran, c’est un reportage de trois quarts d’heure sur moi. Ils parlent de moi pendant quarante cinq foutues minutes. J’ai gagné un César et pour le prochain film qu’on me demande de faire, on me donne cinq millions. A moi. Pas cinq millions pour faire le film, payer les acteurs ou que sais-je. Non. Un chèque de cinq millions que je vais déposer à ma banque. Alors écoute-moi bien, je te dis. Tu te souviens de mes bulletins scolaires ? Insolent, perturbateur, fait le clown en classe, pas sérieux, dispersé, nuit au cours, tu te souviens de tout ça ? La seule chose que tu aies jamais dite, ça a été “du moment que tu as des bonnes notes, je m’en fiche”. Tu m’as toujours encouragé. Tu voulais pas que je m’enferme dans un travail qui me rendrait malheureux. Tu m’as rien dit quand j’ai arrêté l’école à 16 ans. T’as répété à tous ceux qui te disaient que tu ne devrais pas me laisser traîner à rien foutre à la maison que j’étais un putain de génie. T’en étais tellement convaincue que je l’ai été aussi. J’ai cru en moi parce que je t’ai crue, toi. Sans toi pour applaudir à chaque fois que je disais une connerie, j’aurais jamais osé faire le moindre pas en avant, j’aurais jamais écrit un seul mot. Je serais en train de jubiler parce que j’ai eu une prime ce mois-ci et que mon boss a accepté de me payer une partie de mes heures sup’. La vie est une équation et si on t’enlève de tout ça, je ne suis plus rien. Alors prends ces clefs, mets-les dans ton sac, commande un truc qui te fait plaisir et réponds-moi juste “il était temps”.
– Il était temps. Un magret de canard, s’il vous plaît.

 

(texte écrit en décembre 2010)

La femme qui aimait l’homme en miroirs.

La première fois qu’elle le vit, elle ne le vit pas. C’était dans la rue. C’était un mardi. Il était adossé à un mur. Elle s’était arrêtée à côté de lui, avait plongé son regard droit vers le torse de l’homme en miroirs et entreprit de se recoiffer. Cheveux en cascade, tenus par deux crayons en croix dans un chignon de fortune, l’homme la trouva très belle. Magnifique. Il n’osa pas bouger.
Il était bien trop gêné maintenant qu’elle le regardait sans le voir, sans doute l’avait-elle pris pour une glace en pied.
Lorsqu’elle eût fini d’arranger sa chevelure, elle repartit sans un mot.

Il lui semblait bien l’avoir déjà vue. Après quelques minutes de réflexion il se souvint qu’elle travaillait dans le même bureau que son colocataire. Il l’avait croisée lors d’une soirée. C’était une chance inespérée. Inespérée, ça c’est sûr.

Le soir même il demanda à ce dernier d’arranger quelque chose, un dîner, un déjeuner, un goûter, un café, une prise d’otages mais quelque chose. Je dois la voir, je dois la voir.
Je vais voir ce que je peux faire, avait répondu le colocataire tout en vérifiant son reflet dans le front de l’homme en miroirs pour s’assurer qu’il n’avait rien entre les dents.
Il avait mangé un épi de maïs, c’est pour ça.

Une semaine passa. C’était un nouveau mardi.

Attention ! Derrière toi !
C’était la télé, l’homme en miroirs la regardait quand son colocataire ouvrit la porte de l’appartement tout en parlant. L’homme en miroirs ne regardait plus la télé dès lors qu’il comprit que son colocataire ouvrait la porte tout en parlant à la fille. La fille au chignon en crayons. Magnifique.
Plus un geste, tu croyais vraim
C’était la télé que l’homme en miroirs venait d’éteindre.
Il se dressa, ça alors, il ne s’y attendait pas. Tu aurais pu me prévenir, pensa-t-il en regardant son colocataire expliquer à la fille qu’il avait du mettre ça quelque part, qu’elle ne bouge pas, tiens je te présente mon colocataire.
Enchantée.
Elle avait une très belle voix, l’homme en miroirs fut surpris et il n’osa pas dévoiler la sienne, il marmonna un bonsoir en levant la main.
Le colocataire faisait mine de chercher quelque chose dans sa chambre, les laissant tous deux dans le salon, cela dura une ou deux éternités d’un silence énorme, épais et douloureux. Si bien, qu’au bout d’un moment, le colocataire trouva l’objet en question, un bouquin, et le tendit à la femme.
Qui le remercia.
Qui les salua.
Qui partit.

***

En sortant de l’immeuble, la femme pensa à l’homme en miroirs.
Tous ces reflets. Son visage un peu partout sur le corps de cet homme. Il avait levé la main et elle avait vu danser ses propres yeux, sa propre bouche le long de son bras. Cela faisait longtemps qu’aucun homme ne lui avait renvoyé une image aussi belle. Tous ces éclats d’elle-même, c’était splendide. Troublant. Il fallait qu’elle se revoit – euh – qu’elle le revoit. Son collègue de bureau – qui était le colocataire de l’homme en miroirs – acquiesça. Ils se mirent d’accord. Elle viendrait lui rendre le bouquin la semaine prochaine. Mardi. Mais mardi, il aura eu un contre temps. Ainsi sera-t-elle seule avec l’homme en miroirs.

Mardi.
Elle cogna à la porte, attendit quelques secondes puis la porte s’ouvrit et elle se vit. Elle était très belle, ce soir.

***

Mardi.
On cogne à la porte. L’homme en miroirs se leva, intrigué, ouvrit la porte et il la vit. Elle était très belle, ce soir.

Bonsoir, dit-elle. Bonsoir, répondit-il en écho.
Je viens rendre le livre, bla bla bla.
Ah mais il n’est pas là, bla bla bla.
Elle décida de l’attendre.
Elle le regardait étrangement, elle avait l’air fascinée. Elle faisait des moues discrètes, des regards tantôt profonds, tantôt coquins, tantôt sérieux. Elle prenait des poses, souriait. Comme si elle était face à un photographe. Comme si son visage avait été tout lisse et tout blanc et que quelqu’un y faisait défiler des diaporamas toutes les deux ou trois secondes. Elle avait l’air épanouie.
Il fut troublé par cette danse, ce drôle de comportement. Il était si profondément concentré sur les raisons de cette attitude étonnante qu’il n’écoutait guère ce qu’elle lui disait, se contentant d’hocher la tête de temps à autres et de baragouiner des réponses au hasard.

***

Voilà un homme qui sait écouter, se dit la femme. Tiens, quand j’incline un peu la tête, j’ai l’air plus intelligente.
Un peu plus tard dans la soirée, la femme se demanda si elle était belle lorsqu’elle faisait l’amour. Elle eut la réponse vers une heure et demie du matin. Laisse la lumière allumée.

***

La femme et l’homme en miroirs se marièrent. Un mardi. Le colocataire fut leur témoin.
Elle aimait les longues ballades. Elle marchait un peu en retrait, toujours derrière son homme.
Ainsi le temps passa.

***

Et puis, un dernier mardi, l’homme en miroirs rentrait du travail lorsqu’il trouva sa femme en pleures. Que se passe-t-il ?
Je me sens mal dans notre couple, je suis lasse, je n’en peux plus. Je suis moche, je suis vieille.
Mais je te trouve sublime. L’homme en miroirs n’arrivait pas à la calmer. Tu es très belle.
Bien sûr que non, ne mens pas. Regarde toutes ces rides. Elle pointait un doigt accusateur sur la poitrine de l’homme. Et là. Et là et là. Et mes seins. Mes cheveux sont ternes. Je suis laide. Je me déteste. Je te déteste. Pourquoi me fais-tu cela ? Pourquoi ne me renvoies-tu pas cette image de moi dont j’étais si fière ?
Mais je…
Pourquoi ? POURQUOI ?!!!
Calme-toi. La femme le poussait, le repoussait, les yeux clos pour ne pas se voir en lui. Arrête ! L’homme recula, trébucha, elle le poussa de nouveau. Il perdit l’équilibre, arriva sur le balcon, glissa, se cogna contre la rambarde, bascula.
Personne ne le vit tomber car il reflétait le ciel gris, il fut invisible durant les huit étages de sa chute. Il eut le temps de penser à une seule chose. Elle était très belle. Magnifique. Puis il se brisa sur le trottoir, éclata en milliers de morceaux dans un fracas énorme.
Lorsque la femme arriva en bas de l’immeuble, elle s’agenouilla au milieu des éclats de son mari. Elle pleura. Entre deux sanglots elle s’aperçut que chaque morceau de miroir contenait désormais une image figée. Un reflet d’elle de toutes les époques de leur vie depuis qu’ils s’étaient rencontrés.

Vite, elle ramassa les morceaux et les monta dans l’appartement.

Comme je suis belle, pensa-t-elle.

 

(texte écrit en septembre 2008)

Quand je serai petit.

Quand je serai petit, plus jamais un toujours m’effraiera de mourir.
Il n’y aura que des promesses suspendues aux nuages. Je n’aurai rien à pleuvoir, le coeur tout gros, tout affamé et tout intact. Je me jetterai du haut de tout ce que je pourrai, le sourire infini et le rire aux éclats.
Quand je serai petit, je dévalerai les pentes, vite à m’en dépasser moi-même, à me retrouver en bas, étendu sur le dos, sur l’herbe, sur le monde, les bras ouverts au ciel.
Quand je serai petit, tout deviendra plus simple. Rien ne dépendra de moi à part moi. Je ne saurai pas que le monde existe, je ne saurai pas que les voix se brisent, je ne saurai pas que tout a une fin.
J’irai m’asseoir sur cette colline, les jambes remontées jusqu’au menton et je regarderai les grands pleurer en silence.

 

(texte écrit en août 2010)

L’accident.

Ça faisait un moment que les virages se suivaient et il commençait à avoir mal au coeur.
Au volant, elle ne parlait plus. Elle conduisait de plus en plus vite, le regardait de moins en moins. Il repensa à l’époque où ils chantaient en roulant. Il s’agrippait à la portière, le décor s’enfuyait derrière eux en lignes furieuses, courbées par la route sinueuse. Le Soleil frappait la tôle.
Brusquement, tellement rapidement, à vrai dire, que ça semblait irréel, elle freina en hurlant je te quitte. Le décor s’arrêta net. Une seconde bleue, pesante et grave appuya si fort sur sa poitrine qu’il n’exista plus et la seconde suivante il traversa le pare-brise. Propulsé à travers les débris, il vola au ralenti, observa sous lui son ombre sur le bitume courir jusqu’au bas côté, traverser la rampe de sécurité pour s’arrêter sur un arbre. Il ferma les yeux, son corps fut stoppé net, un goût métallique dans la bouche, des craquements, des brûlures et puis plus rien.
Allongé au pied de l’arbre, au loin, il l’entendit redémarrer.
Ah ouais. Ça fait mal.
Paralysé, les yeux fermés, le vent dans les branches, les oiseaux qui chantent. Le bruit des voitures qui filent. Il resta là. Longtemps.

***

Bip Bip.
C’était son téléphone. Il entrouvrit les yeux, un goût de sang dans la bouche. Une douleur étincelante lui vrilla la tête. Il referma les yeux et les rouvrit lentement. La tête sur le côté, il vit que son bras droit était fracturé. Il y avait du sang, des morceaux de pare-brise, la douleur devenait plus précise, de grosse boule informe, elle devenait détails. Sa jambe le brûlait, son bras hurlait, l’arrière de sa tête battait de souffrance comme un coeur.
Il s’habitua à la lumière, il était effondré, désarticulé au pied de ce grand arbre qui le maintenait à l’ombre.
Bip Bip.
De sa main gauche, il attrapa son portable et entreprit de lire le message qui insistait. Ses yeux mirent une bonne dizaine de secondes à faire le point sur l’écran. Lorsqu’il devint net, il vit :
“J’ai appris. Bon courage et si t’as besoin de parler, je suis là.”
Bip Bip.
“Mec ! Sale coup ! Appelle-moi !”
La douleur à l’arrière de sa tête se calma et il sentit sa poitrine se gonfler et se dégonfler. Il n’avait même pas remarqué qu’il ne respirait presque pas. L’air lui faisait du bien.
Bip Bip.
“Ah merde ! Je suis désolé d’apprendre ça ! Ceci dit, on va pouvoir aller draguer, maintenant !”
Il sourit, son bras ne le faisait presque plus souffrir. Il se paya le luxe de se traîner un peu pour s’asseoir dos au tronc, il bougea lentement la tête, la bascula en arrière, en avant et un crac le soulagea, il pouvait de nouveau tourner la tête librement. Il inspira un grand coup et souffla lentement. Et se rendormit un peu.

***

Un peu plus loin, un peu plus tard, il entendit quelqu’un s’approcher en criant son nom, il essaya de parler mais n’y arriva pas. Il tenta de lever le bras mais n’y parvînt pas non plus. Paralysé. La voix s’approchait.
Finalement, il aperçut une silhouette. La silhouette l’aperçut en retour et avança dans sa direction.
“Mec ! Putain, mon pote ! La sale gueule que t’as ! Ah ah ! T’inquiète, on va arranger ça !”
Son ami s’assit prêt de lui, sortit deux verres et bu avec lui.
“On refait le monde, le temps que tu ailles mieux, ok ?”

***

“Ah ! Te voilà ! On m’a dit que t’étais à moitié mort mais ça a l’air d’aller, en fait ! Je vois que t’as picolé ! T’as raison, c’est fait pour ça ! J’ai amené une couverture, il fait froid quand la nuit tombe ! Viens, on fait un feu !”
La douleur à l’arrière de sa tête avait disparu. Sa jambe ne le brûlait presque plus. Le Soleil se coucha.

***

“Allez ! Réveillez-vous bande d’épaves ! Vous avez passé la nuit ici ?
– Ouais ! On a fait un feu !”
C’était le matin. C’était sa meilleure amie. Il pouvait parler, sa jambe ne le brûlait plus.
Une inconnue passa, un peu en contre-bas dans les hautes herbes. Elle avait une robe d’été rouge. Il sourit car elle était belle.

***

Quand le Soleil arriva au zénith, il arrêta de regarder les cendres de la veille, il repensa à la fille en rouge. Quelques autres étaient passées au loin, des silhouettes affamantes, des cheveux réveillants, des démarches réparantes. Il se leva et resta un moment debout, appuyé à l’aide de son bras gauche contre l’arbre.
“Houlà ! Qu’est-ce qui est arrivé à ton bras ?”
Il se retourna. C’était une fille. Plutôt jolie. Douce.
“Attends ! Je vais t’arranger ça !”
Elle caressa son bras droit en souriant, la douleur passa du cri au murmure puis du murmure au silence. Une brise légère souleva les cheveux de l’inconnue. Sourires. Elle lui prit la main et il marchèrent ensemble le long de la route.

***

Au bout d’un moment, alors qu’ils marchaient, elle lui dit :
“Tu sais, on pourrait prendre une voiture si tu veux qu’on aille un peu plus loin…
– Je préfère marcher.”

***

Ils montèrent dans la voiture en riant.
“Regarde le compteur ! On peut aller jusqu’à 250 km/h !”
Elle démarra en chantant. Il chanta avec elle.

(texte écrit en avril 2010)

L’homme et l’homme.

L’homme avança jusqu’au banc tout en pensant qu’il ne l’avait pas remarqué au début. Mais maintenant il était bien là, ce banc. Au milieu du parc.
Aussitôt, il se fit la réflexion : je ne savais même pas que j’étais dans un parc.
Sur le banc, il y avait un autre homme, alors il engagea la conversation.
– Salut !
– Salut, répondit l’homme.
Un silence.
– Comment t’appelles-tu ? demanda l’homme à l’homme.
Et chacun de son côté pensa qu’il ne savait pas qui avait posé la question à qui. Si bien que les deux répondirent en même temps “je ne sais pas.”
Comment peut-on ne pas connaître son nom ? Et que faisaient-ils au milieu de ce parc ? Et d’ailleurs, ce parc est complètement flou, pensèrent-ils ! Aucune idée d’à quoi il ressemble en détail !
Cela commença a les tracasser et tandis que l’un était plongé dans ses pensées, l’autre commença à parler :
– On nous écrit.
– De quoi ?…
– On est en train de nous écrire ! C’est pour ça qu’on ne sait pas comment on s’appelle, ce qu’on fait là ou à quoi ressemble ce parc.
– …
C’était un parc typiquement parisien, ces plus-que-squares comme de petits poumons semés dans la capitale, avec des bancs posés sur l’herbe. Le Soleil de l’après-midi frappait fort et les grands arbres tremblaient à peine des feuilles, dans la toute petite brise estivale. Assis côte-à-côte, les deux hommes prirent le temps d’observer un peu autour d’eux. Des enfants se couraient après, quelques couples s’embrassaient enroulés sur l’herbe. Un peu plus loin, des jeunes tapaient dans un ballon en criant.
– Nous sommes des personnages. Je ne sais pas si on est importants. Je ne sais pas à quoi on ressemble et je ne connais pas nos noms.
– Moi non plus, répondit Steve.
– C’est embêtant, conclut Denis.
Ils marquèrent une pause puis sourirent.
– Je m’appelle Steve !
– Enchanté. Moi, c’est Denis ! répondit-il.
Steve observa Denis. Ce dernier était grand athlétique, bien bâtit. Ses boucles châtains s’accordaient harmonieusement avec son visage gracieux. Il était beau. D’une beauté énervante.
Énervante parce bon, Steve, lui, était petit légèrement courbé sur lui-même comme un adolescent timide, la barbe brune mal foutue, trouée par endroit parce que pas bien finie, il avait l’impression qu’on l’avait bâclé.
Le regard de Denis croisa celui de Steve et ce dernier baissa les yeux dans une moue-c’est-pas-juste.
– Ça se précise, remarqua Denis. Je me demande pourquoi on a conscience d’être des personnages. Ça ne marche pas comme ça, d’habitude.
– Peut-être que nous sommes une expérience.
– Peut-être.
– Tu sais ce qu’on est censés faire maintenant ?
– Non.
Et ils moururent.

 

(texte écrit en janvier 2011)

Tous les mêmes.

– Voilà, voilà. Donc, comme je t’ai dit, c’est un contrat classique. Tu l’as montré à ton avocat ?
Slim regarde les murs autour de lui. Accrochés partout dans le bureau, des disques d’or, de platine, des photos de plein de mecs qu’il écoutait quand il était petit.
Une petite pensée pour tous ceux qui lui répétaient que plus personne ne signait des rappeurs, que c’était fini tout ça, qu’on était pas en 98. Que le rap c’était Diam’s, Booba, Rohff et maximum dix autres mecs et que les prod ne signeraient plus jamais de jeunes.
Mais il était là, devant ce prod souriant. Il était la nouvelle poule aux disquoeufs d’or de cette major. Ça allait être scellé, ici et maintenant. Cinq albums, au moins une tournée, trois singles, promis.
– Oui. Il a dit que c’était honnête.
– C’est un contrat classique, oui. Rien d’incroyable. Mais ça fait que tu vis de ta musique au moins pendant trois ans. Nos intérêts communs.
Il commençait à parapher les feuilles. Il songea que c’était la première fois qu’il signait un truc. Dix-huit ans. Il n’avait même pas de chéquier. Il marqua une pause sur la partie rémunération. A valoir. Écrit en gras. 25.000€ et son avocat lui avait dit que ce n’était qu’un début. Rien qu’avec la tournée, il allait doubler ce chiffre. Sans compter la SACEM. Ils avaient un partenariat avec Skyrock et NRJ. M6 aussi, sûrement. C’était en cours.
Alain – le producteur – tripotait le boîtier de la maquette en souriant.
– J’ai ré-écouté ta maquette, ça va cartonner.
Slim avait fini de parapher et venait de signer la dernière page. Le producteur attrapa les feuilles et fixa Slim quelques secondes. Puis il dit :
– Une dernière chose…
– Oui, répondit Slim dans un sourire.
– Je suis complètement pédé.
Slim resta bouche bée. Il fronça un peu les sourcils.
– Ne t’inquiète pas, je suis pas en train de te demander de passer sous le bureau. T’es pas mon genre. Non, non. Juste, sache-le. Je suis homosexuel. Un vrai de vrai. Tu m’as bien entendu, Slim. Hier soir, je suçais une bite. Oui, oui. Avec cette bouche qui te sourit. Celle qui te dit ok pour que tu vives de ta musique. Je te le dis parce que j’ai bien écouté tes paroles. Celles où tu dis “Les pédés qui chialent feraient mieux d’aller se faire enculer.” ou “Ils veulent adopter ! Tous ces fils de putes veulent élever des fils de pédés.”… C’est dans… le track 7 “Tous Les Mêmes”…
– Je…
– Attends, laisse-moi finir, c’est pas parce que je suis une pédale que tu peux me couper la parole. Reste poli, veux-tu. Vois-tu, je suis pour la liberté d’expression. Totale. Je ne fais pas partie de ces gens qui veulent bien que tout le monde ait le droit de dire ce qu’il pense tant que ça les arrange. Non. Je veux vraiment que tout le monde puisse parler. D’ailleurs, je négociais avec Fun Radio pas plus tard que ce matin pour qu’ils ne censurent que le strict minimum de ton premier single.
Slim continuait de fixer Alain mais ne savait pas quoi dire. Où il voulait en venir exactement ? Il pensa que c’était la première fois qu’il parlait avec un pédé. Il en avait déjà croisés, déjà insultés, déjà ignorés mais c’était la première fois qu’il dialoguait avec un homosexuel. Il oscillait entre le dégoût, la surprise, la gêne, la haine. Putain ! Ça se voyait vraiment pas qu’il était pédé, lui. Il pensa à ses potes. Ces mêmes potes qui avaient essayé de le décourager à coup de “ça tue ton son ! Tes ceaux-mor sont frais, t’as vu mais franchement à l’heure qu’il est c’est och’ de signer, je te jure !”et qui lui disaient “tu vas voir, la musique c’est plein de dep’ ! C’est pour ça que c’est devenu hardcore de dire ce qu’on pense. Rien qu’y a des dep’ et des feuj’ ! Ça fout le sum !”
– Je pourrais te faire ma petite leçon sur l’homophobie, comparer ça à ceux qui te traitent de bougnoule mais ce serait te traiter comme un gamin. Un inconscient. Mais, sincèrement, j’ai lu tes paroles, je les ai bien écoutées. C’est bien toi qui les écris, ces paroles ? On a pas d’auteur, dans le rap, question de fierté, c’est pas vrai ?
– Ouais, c’est moi qui les écris.
– Alors, je peux te confirmer que tu n’es pas un gamin. Ton texte sur les conflits au Moyen-Orient, ta vision de la société de consommation, tes prises de positions sont très intelligentes. Je ne te ferai pas l’affront de te traiter comme un gosse. Pas de leçon.
Il sortit une calculette.
– Je t’épargne les calculs, tu pourras les vérifier. C’est assez complexe, les barèmes de la SACEM, tout ça. Mais ce que j’ai négocié hier et avant hier avec les gars de chez M6 et d’NRJ, rien qu’en droits d’auteur – et je sais que tu comprends que ça vient s’additionner à ton avance sur les ventes physiques – représentent… j’arrondis… hop ! Seize-mille euros.
– Je…
– Wouah ! Pour peu que la tournée marche bien et que le disque se vende le minimum envisagé, tu peux acheter une maison à ta mère au bled – c’est votre grand truc ça, la maison au bled – dans six mois ! T’auras même pas à te priver de ta voiture qui brille pour ça !
Alain sourit. En grand. Et glissa de nouveau le contrat sur le bureau jusqu’aux mains de Slim qui n’avaient pas bougé de là depuis sa signature. Qu’est-ce qu’il me fait ? songea Slim. Il va pas signer en fait, ce fils de pute ?!
– Alors, Slim, je te le demande. Combien tu vaux ? Quel est ton prix ? Je parle pas de millions, je parle à peine de centaine d’euros. Est-ce que c’est suffisant pour que tu tournes le dos à tes convictions ?
– Mais je…
– “Le premier pédé qui me provoque aura mon poing dans la gueule à la place des deux bites dans son froc.”, c’est bien de toi ?
– …
– C’est maintenant ! On y est ! Track 7. Tous les mêmes. J’ai beau être une pédale, je suis un homme et si tu décides de me mettre ton poing dans la gueule, j’irais pas chialer au commissariat. N’hésite pas ! Tu peux y aller.
Slim se leva, les yeux toujours plongés dans ceux d’Alain.
– Putain ! Ça va maintenant ! Tu commences à me…
– Mais alors quoi ?! On papote comme des gonzesses ou tu me le colles, ce poing dans la gueule ?
– Mais vas-y, tu…
– Bla bla bla ! Tu frappes ou tu te rassois et je signe ton contrat ?
Silence.
Slim repensa à cette soirée, il y a quelques semaines, quand il avait annoncé aux autres qu’il avait rendez-vous avec une major. Beating Bee avait relevé la tête de sa MPC, surpris. Il s’était mis à se marrer. C’est cool mec. Mais promets-moi de pas te pencher, ah ah ! Les autres avaient repris, ‘tain Slim, il va devoir se pencher. Tu vas signer à sec, mec ! Ah ah !
Ah ah.
Ah.
Slim se rassit. Alain qui n’avait pas arrêté de sourire durant tout l’échange émit un petit rire.
Tous les mêmes, dit-il, en signant.

 

(texte écrit en janvier 2011)

Déverbé.

Dans les veines de Paris, je métropolitain. Sur sa peau j’autobus jusque chez elle, je passage clouté, je trottoir, j’interphone. J’escalier, j’appartement. Elle me lèvres, elle me peau, elle me clin d’oeil et sourire. Et toi, ta journée ?
Mes soirs ne verbe plus, mes nuits sans conjugaison. Je n’oreille plus que des noms. Plus d’imparfait. Futur, présent, passé se même chose. Avec elle, le temps s’amnésie. On fous-rires, on sérieux, on futur un peu, on plaisir beaucoup et ça me joie, ça me petit nuage.
Je papilles tout ça quand je paupières closes, sourire aux lèvres.
Je l’amour.

 

(texte écrit en septembre 2009)

Quelque chose lui échappe.

– Putain ! M’oblige pas à sortir mon couteau, file-moi ton argent.
Oscar regarde l’homme qui le menace. Il voit bien qu’il titube un peu et que les mots sortent de sa bouche en bordel, les syllabes mal foutues, les consonnes hésitantes, les voyelles baveuses. Il est bourré, ce mec.
Oscar sait que s’il lui parle vite et fort, en continuant d’avancer dans le couloir du métro, l’homme ivre n’aura pas la force de le poursuivre. Il abandonnera en bafouillant une phrase pour lui-même et reprendra son soliloque éthylique, l’effaçant déjà de sa mémoire de poisson rouge aviné.
Oscar est du genre à ne pas chercher l’embrouille. Il est calme et raisonné et sait très bien que les âmes perdues, noyées dans le vin ou la bière, sont comme des fantômes, des silhouettes habituelles du métropolitain. Un alcoolo qui lui parle mal n’est pas une raison de s’énerver.
Oscar le dépasse en disant d’une voix ferme mais calme “désolé, mon pote, j’ai rien, bon courage”. L’homme lui agrippe le bras, assez mollement, il faut l’avouer, et le traite de fils de pute.
– Fils de pute !
Oscar ne comprend rien. Oscar sent une boule dans sa gorge. Tout d’un coup, il n’a plus que du mépris pour ce tas de merde insignifiant qui lui postillonne dessus. Oscar sent que quelque chose lui échappe.
Quelque chose lui échappe.
Et cette chose, c’est lui-même.
Oscar serre le poing et l’abat de toutes ses forces sur la gueule mi-hargneuse mi-perdue de cet inconnu. Il sent les larmes lui monter aux yeux.
Prends ça.
Prends ce poing dans ta gueule car tu es le plus faible. J’abats ces phalanges sur le coin de ta putain de grande gueule. Pour qui tu te prends, dis-moi ? Tu ne me connais pas. Je frappe mon enculé de boss à ta pommette qui craque, lui et son discours sur mon incapacité à obéir aux ordres. Qui est-il pour que je lui obéisse ? Prends cette gifle, dure, sur ta joue brûlante. Ça fait mal, enculé, les claques en pleine figure, hein ? Elle vient de loin celle-là, elle s’abat des mois plus tard, elle tombe de cet été quand elle m’a trompé, je l’ai gardé dans ma poche tout ce temps et maintenant, pauvre con, c’est sur toi qu’elle atterrit. Mais pourquoi m’as-tu parlé ? Tu n’es rien. Loque humaine au regard vitreux, tout imbibé d’alcool, tu oses t’en prendre à moi parce que j’ai la gueule du gentil. Ne me confonds pas.
Oh non ! Ne me confonds pas.
Ne crois pas que les types comme moi ne frappent pas les types comme toi parce que tu nous fais peur. On te méprise. Je méprise la violence, cette parole du faible qui n’a d’autres arguments que la force physique.
L’homme s’est mis à hurler, surpris par la force des coups. Ce maigrelet à lunettes le frappe comme si sa vie en dépendait. Il saigne du nez, de l’arcade, de la pommette droite. Il lève ses mains pour se protéger, collé contre le mur blanc du couloir, il ne pense même pas à frapper en retour. Il hurle de l’alcool, il repense à son père qui le battait pareil en se laissant glisser le long du mur blanc. Il se recroqueville, se couvre la tête des mains, en position fœtale et continue de crier des sons sans aucun sens mais qui hurlent “arrête” quelque part dans sa gorge.
Allonge-toi, enculé.
Qui est le plus fort, maintenant ? Prends ces coups dans les côtes, elles peuvent bien craquer, je n’en ai rien à foutre. Tu es ce genre de mec qui tuerait sans s’en rendre compte parce qu’il n’a rien compris. Qui a décrété que c’était à moi de faire l’effort ? Hein ? D’être toujours patient pour deux, raisonnable pour deux, civilisé pour deux ?
Où est-il écrit que toute ma vie, je dois bien me rappeler que je vaux mieux que toi et que me mettre à ton niveau serait me rabaisser ? Et si j’ai envie d’oublier cette putain de règle, juste le temps de te faire mal comme on m’a fait mal ? Tous ces égoïstes, toute la pourriture de ce monde dont tu fais partie qui m’attaquent, qui m’agressent et que j’ignore depuis si longtemps. Et si moi aussi, je te choisissais au hasard pour te casser les couilles ? Tout comme tu m’as choisi pour venir me faire chier alors qu’on ne se connaît pas ?
Alors voilà, ça tombe sur toi et je n’en suis pas désolé.
Oscar pleure et hurle en retour, il ne sent plus ses poings tant il a frappé, l’homme ne bouge plus.
Oscar se redresse et regarde ce type qui n’est plus qu’un amas de chair, de sang, de vêtements déchirés.
Est-ce qu’il respire encore ?

(texte écrit en janvier 2009)