140.000 Caractères

Analyse subjective d'une vie ordinaire.

Sois plus prudente.

C’était pendant un repas avec des vieux potes. Tu ne te rappelles pas de ce pseudo ? Mais si, pendant un moment tu t’appelais comme ça partout sur internet. Il avait complètement oublié. C’était il y a longtemps. Mais si. Mais putain oui ! C’est vrai. C’était il y a, quoi ? 6 ans ?

Plus tard, en rentrant chez lui, dans la nuit, il y avait repensé. C’est marrant comment on peut oublier des choses. C’était pas une époque géniale, peut-être que c’est pour ça qu’il avait oublié.

Arrivé chez lui, il avait allumé son ordinateur et avait tapé ce pseudo sur Google. Ha ha ! Cette tête que j’avais. Des vieux trucs sur des forums, des tweets. Des commentaires sur des blogs.

Il tomba en arrêt devant un article, écrit en 2014 par une fille qui s’était faite agresser dans le métro. Il ne s’en rappelait pas spécialement. Qu’est-ce que ça avait à voir avec lui ?
Il scrolla le long de l’article, arriva aux commentaires, des gens qui la soutenait et lui disait qu’ils étaient de tout coeur avec elle. Et puis au milieu, sous son pseudo de l’époque, son commentaire.

Je te soutiens et j’espère que tu vas mieux depuis ce triste évènement. Mais

Mais.

Il resta là, devant son écran, sa bouche légèrement ouverte. Mais.

Mais je t’avoue que j’en ai un peu marre de ces filles qui s’habillent comme des putes et qui viennent se plaindre quand il leur arrive des histoires. Faut pas t’étonner si ça arrive à toi et pas aux autres. J’espère que ça te servira de leçon. Je te conseille de faire gaffe dans le métro . Moi, j’ai une amie qui sait comment éviter les emmerdes. Quand elle sort et qu’elle sait qu’elle va prendre les transports, tard, elle a une paire de ballerines dans son sac et elle met un gros manteau qui cache ses formes. Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Une boule dans la gorge, il détourna ses yeux de l’écran et les posa sur une pile de papiers, à côté, sur le bureau. Il ne regardait pas les papiers. Il ne regardait rien, ses yeux fixes dans le vide, il cherchait à se rappeler. C’était qui cette amie prudente ?

Léa ?

Léa. En 2014, il était ami avec Léa. Ils n’étaient pas encore sortis ensemble. Il se rappelait qu’il avait montré ce truc à Léa qui lui avait dit « Mais putain ouais ! C’est pas compliqué ! C’est relou ces filles qui s’habillent comme des salopes et qui viennent se plaindre derrière ! »

Ça faisait un moment qu’il n’avait plus ce pseudo. Il avait opté pour son vrai prénom, genre quand ? En 2017. Il prononça son prénom dans le vide. Son propre prénom. Ça sonne toujours bizarre quand on prononce son propre prénom. Et Léa. Ils étaient ensemble quand elle l’a prononcé à son oreille, doucement, après leur premier baiser.

Puis elle l’avait prononcé en riant, en gueulant parce qu’il ne donnait pas de nouvelles, en pleurant quand il l’avait quittée. Elle l’avait prononcé des centaines de fois. Mais la plupart du temps, elle disait chéri.
Allô chéri ? En appuyant sur le « i » pour être plus mignonne. Et cette nuit d’été, quand elle l’avait appelé sur son portable et qu’elle n’avait pas dit chéri. Sans « i » appuyé. Elle avait juste dit « allô ? » et son prénom.

Allô et son prénom.

Et dans sa voix, tout de suite, il avait entendu une cassure. C’était il y a pas si longtemps. Elle avait pleuré, juste après et il avait demandé qu’est-ce qu’il se passe ? Putain ? Allô Léa ? Qu’est-ce qu’il se passe.

Pourtant, elle avait un pantalon et des bakets ce soir là. Pourtant, elle était prudente.

Pourtant.

Combien de temps avait-elle pleuré sur son épaule une fois rentrée ? À un moment, ça finissait par s’arrêter. Et puis au milieu d’une phrase, elle marquait une pause et elle avait sa voix qui tombait, qui se cassait comme si quelqu’un marchait dessus. Crac. Et elle pleurait de nouveau.

Voilà. Sois plus prudente. C’était juste mon conseil. En espérant que tu vas bien.

Il était revenu sur ce commentaire. Il le fixait maintenant. Il fixait le « Mais. »

Comment on fait, quand la personne avec qui on n’est pas d’accord, c’est soi-même ? Ça va rester pour toujours, ce commentaire, quand on tape son pseudo sur Google ?

Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je peux pas demander à l’auteure de le retirer, quand même. Je veux pas que ce putain de commentaire de petit merdeux reste pour toujours en bas de cet article. Qu’est-ce que je fais, putain ?!

Il cliqua sur « ajouter un commentaire », tapa son vieux pseudo. Et il écrivit :

Pardon.

Publicités

Instantanées.

C’est bateau, c’est classique, c’est répété tout le temps, partout, par tous ceux qui ont cru en eux avant moi.
La force qu’il faut, la détermination, l’inconscience et le courage d’affronter tous ces gens qui n’y croient pas.
Je veux faire des blagues. Je veux être payé pour ça. Je suis marrant. Je suis marrant. Je veux en faire mon métier. Les moments où on regarde ses nouilles chinoises instantanées à 50 centimes se détendre dans l’eau bouillante, où on emprunte de l’argent à son petit frère, où on explique au monsieur du pôle emploi qu’on a toujours rien, où on se laisse payer des verres par des potes. Je te le rendrai au centuple. On répète ça. On y croit.
Parfois, on se couche en se demandant ce qu’on pourrait bien faire d’autre dans la vie. Rien.
C’est tellement classique, tellement bateau, tout ce que je dis.
Les mecs, asseyez-vous.
Ca fait dix minutes qu’il est au téléphone à dire “ok… ok… wouah… ok… non mais là, c’est intérieur, mais j’ai les poils qui se hérissent… ok… je t’envoie ça… ok…”
Lui, c’est mon prod.
Les mecs asseyez-vous.
Quitter son job pour absolument rien, vivre sur un matelas par terre en colocation, attendre pendant des millénaires. Aimer ça. Se dire que ça fait partie du truc.
Répondre “pas grand chose” à sa mère quand elle demande où on en est. Voir dans ses yeux qu’elle n’a aucun doute, qu’elle a confiance, que ça fait des décennies qu’on est un putain de génie pour elle.
Faire des rencontres, des coups de foudre artistiques, des amitiés, se soutenir entre ceux qui ont fait le même pari.
On est assis.
Il annonce la nouvelle. Le genre de nouvelle qui change ta vie entière. Tu vas faire exactement ce que tu veux, être très bien payé pour ça, être reconnu et diffusé à grand échelle. Très grande échelle.
Le soir de la première diffusion, j’essaierai d’être devant ma télé avec un bol de nouilles instantanées.

(Texte écrit en juillet 2011.)

Après la plage sous les pavés.

Il y a 45 ans, elle était grimpé sur les épaules de Louis. Paris grondait. Son bas-ventre chaud bouillonnait de possible et d’envie. Moulée dans une jupe trop courte pour les vieux, elle avait hurlé qu’il fallait jouir sans entrave. Louis avait crié qu’il était interdit d’interdire. Sa tête avait tourné, le sourire aux lèvres, elle était heureuse et libre. Tard, au bout de la nuit, ils avaient couru sur les pavés sur la plage et s’étaient endormis au chaud du creux de leurs bras encore tremblants d’avoir été tendus. Vers le ciel. Et tout le reste. Au fond, un saphir avait fini sa course sur le vinyle et un craquement léger et répétitif avait habillé leur nuit.

Et puis la vie. Et tout le reste.

Elle perdit Louis de vue, rencontra Michel, appris la dactylo, épousa Michel. Homme d’affaire redoutable, il subvenait à leurs besoins. Elle trouva un travail mal payé. Pour le principe. Lorsque Pierre vit le jour, elle se sentit heureuse mais un peu moins libre. Puis arriva Sophie. Michel fut promu. Elle arrêta de travailler. Mère au foyer, c’est un noble métier, aussi. De temps en temps, elle repensait à Louis en écoutant une vieille chanson à la radio. Puis il y eut les cassettes, la crise, les CD, le cancer gay, internet.

Aujourd’hui, elle a retrouvé Jacqueline et Jean-Pierre près de la place Denfert-Rochereau. Paris ne grondait pas vraiment, un peu gris, un peu fatigué. Ils ont marché lentement. Elle voulait donner son avis mais les organisateurs ont préféré mettre les jeunes en avant. En rangs sages derrière un gugus qui a scandé que la meilleure façon de se marier était encore la leur, ils ont continué jusqu’aux invalides. Elle a repensé à Louis, à ses épaules du haut desquelles elle avait vu la liberté. Elle a trouvé tout cela bien triste mais n’a rien osé dire. On lui a tendu une pancarte « un papa, une maman ». Les slogans ne sont plus ce qu’ils étaient.
Peu après la manif, ils se sont arrêtés dans un bistro, elle a bu un café allongé. Puis elle est rentrée.

Sur le chemin du retour, dans le bus, elle se demanda si elle n’était pas un saphir en fin de course au craquement léger et répétitif.

Les mots n’existent pas.

L’opacée remontait le long des libernales, je m’en rappelle déjà. Tu avais posé sur tes épaules huritantes, un de ces effandres que plus grand monde ne portait. Mais sur toi, c’était joli.
De ta bouche à ma bouche, il y avait des lieuvres et des gréantes qui ne s’ensommeillaient pas. Les mots n’existaient pas.

Mais nous les comprenions.

Et maintenant, j’y repense chaque fois que l’opacée remonte le long des libernales.

Les histoires qui commencent.

Petit texte qui a la particularité de se lire de haut en bas et de bas en haut.

Les histoires qui commencent d’en haut
S’écrasent, brillantes et éphémères comme
Des fusées qui retombent de s’éteindre trop vite
Pour éclater à la surface de ce que l’on raconte. Tandis que
Des bulles d’air, traversant une eau sombre
S’élèvent, profondes et belles comme
Les histoires qui commencent d’en bas

C’est vous.

Le jeune homme s’approcha, l’air de dire “promis, je ne vais pas vous déranger longtemps” et posa la question habituelle :
– Vous êtes Arnaud Guérac ?
– Oui, c’est moi. répondit-il dans un sourire habitué mais chaleureux.
– J’adore ce que vous faites ! Ne vous arrêtez surtout pas !
– Merci ! Promis, je vais essayer de continuer !
Le jeune homme repartit dans un sourire et Arnaud retourna à sa conversation. Il joua quelques instants avec sa fourchette en se demandant si les serveurs allaient à leur tour se permettre de l’interpeler maintenant qu’une première personne s’était aventurée à lui parler. Ça ne l’ennuyait pas plus que ça mais, ce soir, c’était un peu particulier. Il aurait aimé ne pas être dérangé. Il s’extirpa de ses pensées et repris sa phrase où il l’avait laissée :
– Maman, je disais que j’étais content qu’on mange ensemble, ce soir. Ça fait longtemps, non ?
– Depuis Noël.
Il y eut un blanc. Le temps pour lui de calculer que Noël était il y a trois mois et pour elle de faire un sourire plein de “c’est pas grave”. Il sourit un “pardon” et un serveur s’approcha de lui avec les cartes.
– C’est vous.
– Pardon ? répondit Arnaud.
– Là, c’est vous !
Le serveur pointa du doigt une télé près du bar qui diffusait une émission sans le son. Sur l’écran, on voyait Arnaud, un prix à la main, saluant la foule dans un costume assez sérieux.
– Oui.
– C’est quoi, ça, déjà ?
– Un César.
Sa mère sourit de nouveau, le serveur s’éloigna dans un “félicitations”, Arnaud se mit à jouer avec son couteau.
– J’ai un cadeau pour toi.
– Ah bon ? s’étonna sa mère.
– Oui.
– Je dois fermer les yeux et tendre les mains ?
C’était leur jeu quand il était petit et qu’elle avait un cadeau. Ferme les yeux et tends les mains.
– Non. Il n’est pas ici.
– Où est-il ?
– Au 7 rue des Pyrénées.
– Comment ça ?
– Aïe. Si c’est pas cette adresse, je dois vite aller passer un coup de fil ! plaisanta-t-il.
– C’est l’adresse de l’ancienne maison de mamie.
– La maison que tu regrettes tant d’avoir vendue, oui.
– Il le fallait bien, tu sais le…
– C’est ton adresse, maintenant.
Il sortit un trousseau de clefs et le posa sur la table. Il y eut un blanc. En arrière plan, on le voyait dans la télé, répondre à des questions sous des crépitements de flash.
– Arnaud… Mais ça va pas ?!
– Ah ! Je m’y attendais. Tu vas me faire tout un discours sur le fait que tu n’as pas besoin de ça. Que tu n’attends pas après moi. Que c’est mon argent et que je dois en profiter. Que tu te contentes de peu. Que…
– Exactement ! A l’époque où on l’a vendue elle coûtait déjà des millions de francs ! On est repartis à zéro et…
– Et maintenant, tu la récupères !
– Mais tu es fou ! Elle doit coûter des millions d’euros maintenant !
– J’ai demandé à ce qu’ils enlèvent l’étiquette, tu n’en sauras rien, c’est un cadeau.
– Mais non ! J’en veux pas ! Tu peux pas dépenser tout ton argent comme ça pour moi !
– “Tout mon argent” ? Ce n’est pas tout mon argent ! J’ai gardé de quoi me payer une tente sur le canal saint martin.
– Arrête de plaisanter, on parle d’énormément d’argent ! Plus que ce que j’ai gagné dans ma vie entière !
– Et ben moi, c’est ce que j’ai gagné l’année dernière ! Je te dois bien ça !
– Non !!! Je refuse ! Je refuse ton cadeau !
– De quoi ?!
– Tu viens, tu m’invites dans un restaurant qui doit coûter mon loyer…
– Mais tu vas plus payer de loyer, justement !
– On a à peine fait vingt mètres que la moitié des gens se sont prosternés devant toi…
– Allons ! Ils ne se sont pas prosternés. Je les fais marrer ! C’est tout ! Je suis marrant. Ils m’ont vu à la télé, c’est tout.
– Et tu me sors ces clefs comme si c’était un jouet !
– C’est pas un jouet ! C’est un cadeau !
– Non, tu…
– Écoute-moi bien !!!
Le ton était monté. Autour d’eux, certaines personnes commençaient à tendre l’oreille, il croisa quelques regards curieux. Peu importe.
– Regarde derrière toi ! Tu vois sur cet écran, c’est un reportage de trois quarts d’heure sur moi. Ils parlent de moi pendant quarante cinq foutues minutes. J’ai gagné un César et pour le prochain film qu’on me demande de faire, on me donne cinq millions. A moi. Pas cinq millions pour faire le film, payer les acteurs ou que sais-je. Non. Un chèque de cinq millions que je vais déposer à ma banque. Alors écoute-moi bien, je te dis. Tu te souviens de mes bulletins scolaires ? Insolent, perturbateur, fait le clown en classe, pas sérieux, dispersé, nuit au cours, tu te souviens de tout ça ? La seule chose que tu aies jamais dite, ça a été “du moment que tu as des bonnes notes, je m’en fiche”. Tu m’as toujours encouragé. Tu voulais pas que je m’enferme dans un travail qui me rendrait malheureux. Tu m’as rien dit quand j’ai arrêté l’école à 16 ans. T’as répété à tous ceux qui te disaient que tu ne devrais pas me laisser traîner à rien foutre à la maison que j’étais un putain de génie. T’en étais tellement convaincue que je l’ai été aussi. J’ai cru en moi parce que je t’ai crue, toi. Sans toi pour applaudir à chaque fois que je disais une connerie, j’aurais jamais osé faire le moindre pas en avant, j’aurais jamais écrit un seul mot. Je serais en train de jubiler parce que j’ai eu une prime ce mois-ci et que mon boss a accepté de me payer une partie de mes heures sup’. La vie est une équation et si on t’enlève de tout ça, je ne suis plus rien. Alors prends ces clefs, mets-les dans ton sac, commande un truc qui te fait plaisir et réponds-moi juste “il était temps”.
– Il était temps. Un magret de canard, s’il vous plaît.

 

(texte écrit en décembre 2010)

La femme qui aimait l’homme en miroirs.

La première fois qu’elle le vit, elle ne le vit pas. C’était dans la rue. C’était un mardi. Il était adossé à un mur. Elle s’était arrêtée à côté de lui, avait plongé son regard droit vers le torse de l’homme en miroirs et entreprit de se recoiffer. Cheveux en cascade, tenus par deux crayons en croix dans un chignon de fortune, l’homme la trouva très belle. Magnifique. Il n’osa pas bouger.
Il était bien trop gêné maintenant qu’elle le regardait sans le voir, sans doute l’avait-elle pris pour une glace en pied.
Lorsqu’elle eût fini d’arranger sa chevelure, elle repartit sans un mot.

Il lui semblait bien l’avoir déjà vue. Après quelques minutes de réflexion il se souvint qu’elle travaillait dans le même bureau que son colocataire. Il l’avait croisée lors d’une soirée. C’était une chance inespérée. Inespérée, ça c’est sûr.

Le soir même il demanda à ce dernier d’arranger quelque chose, un dîner, un déjeuner, un goûter, un café, une prise d’otages mais quelque chose. Je dois la voir, je dois la voir.
Je vais voir ce que je peux faire, avait répondu le colocataire tout en vérifiant son reflet dans le front de l’homme en miroirs pour s’assurer qu’il n’avait rien entre les dents.
Il avait mangé un épi de maïs, c’est pour ça.

Une semaine passa. C’était un nouveau mardi.

Attention ! Derrière toi !
C’était la télé, l’homme en miroirs la regardait quand son colocataire ouvrit la porte de l’appartement tout en parlant. L’homme en miroirs ne regardait plus la télé dès lors qu’il comprit que son colocataire ouvrait la porte tout en parlant à la fille. La fille au chignon en crayons. Magnifique.
Plus un geste, tu croyais vraim
C’était la télé que l’homme en miroirs venait d’éteindre.
Il se dressa, ça alors, il ne s’y attendait pas. Tu aurais pu me prévenir, pensa-t-il en regardant son colocataire expliquer à la fille qu’il avait du mettre ça quelque part, qu’elle ne bouge pas, tiens je te présente mon colocataire.
Enchantée.
Elle avait une très belle voix, l’homme en miroirs fut surpris et il n’osa pas dévoiler la sienne, il marmonna un bonsoir en levant la main.
Le colocataire faisait mine de chercher quelque chose dans sa chambre, les laissant tous deux dans le salon, cela dura une ou deux éternités d’un silence énorme, épais et douloureux. Si bien, qu’au bout d’un moment, le colocataire trouva l’objet en question, un bouquin, et le tendit à la femme.
Qui le remercia.
Qui les salua.
Qui partit.

***

En sortant de l’immeuble, la femme pensa à l’homme en miroirs.
Tous ces reflets. Son visage un peu partout sur le corps de cet homme. Il avait levé la main et elle avait vu danser ses propres yeux, sa propre bouche le long de son bras. Cela faisait longtemps qu’aucun homme ne lui avait renvoyé une image aussi belle. Tous ces éclats d’elle-même, c’était splendide. Troublant. Il fallait qu’elle se revoit – euh – qu’elle le revoit. Son collègue de bureau – qui était le colocataire de l’homme en miroirs – acquiesça. Ils se mirent d’accord. Elle viendrait lui rendre le bouquin la semaine prochaine. Mardi. Mais mardi, il aura eu un contre temps. Ainsi sera-t-elle seule avec l’homme en miroirs.

Mardi.
Elle cogna à la porte, attendit quelques secondes puis la porte s’ouvrit et elle se vit. Elle était très belle, ce soir.

***

Mardi.
On cogne à la porte. L’homme en miroirs se leva, intrigué, ouvrit la porte et il la vit. Elle était très belle, ce soir.

Bonsoir, dit-elle. Bonsoir, répondit-il en écho.
Je viens rendre le livre, bla bla bla.
Ah mais il n’est pas là, bla bla bla.
Elle décida de l’attendre.
Elle le regardait étrangement, elle avait l’air fascinée. Elle faisait des moues discrètes, des regards tantôt profonds, tantôt coquins, tantôt sérieux. Elle prenait des poses, souriait. Comme si elle était face à un photographe. Comme si son visage avait été tout lisse et tout blanc et que quelqu’un y faisait défiler des diaporamas toutes les deux ou trois secondes. Elle avait l’air épanouie.
Il fut troublé par cette danse, ce drôle de comportement. Il était si profondément concentré sur les raisons de cette attitude étonnante qu’il n’écoutait guère ce qu’elle lui disait, se contentant d’hocher la tête de temps à autres et de baragouiner des réponses au hasard.

***

Voilà un homme qui sait écouter, se dit la femme. Tiens, quand j’incline un peu la tête, j’ai l’air plus intelligente.
Un peu plus tard dans la soirée, la femme se demanda si elle était belle lorsqu’elle faisait l’amour. Elle eut la réponse vers une heure et demie du matin. Laisse la lumière allumée.

***

La femme et l’homme en miroirs se marièrent. Un mardi. Le colocataire fut leur témoin.
Elle aimait les longues ballades. Elle marchait un peu en retrait, toujours derrière son homme.
Ainsi le temps passa.

***

Et puis, un dernier mardi, l’homme en miroirs rentrait du travail lorsqu’il trouva sa femme en pleures. Que se passe-t-il ?
Je me sens mal dans notre couple, je suis lasse, je n’en peux plus. Je suis moche, je suis vieille.
Mais je te trouve sublime. L’homme en miroirs n’arrivait pas à la calmer. Tu es très belle.
Bien sûr que non, ne mens pas. Regarde toutes ces rides. Elle pointait un doigt accusateur sur la poitrine de l’homme. Et là. Et là et là. Et mes seins. Mes cheveux sont ternes. Je suis laide. Je me déteste. Je te déteste. Pourquoi me fais-tu cela ? Pourquoi ne me renvoies-tu pas cette image de moi dont j’étais si fière ?
Mais je…
Pourquoi ? POURQUOI ?!!!
Calme-toi. La femme le poussait, le repoussait, les yeux clos pour ne pas se voir en lui. Arrête ! L’homme recula, trébucha, elle le poussa de nouveau. Il perdit l’équilibre, arriva sur le balcon, glissa, se cogna contre la rambarde, bascula.
Personne ne le vit tomber car il reflétait le ciel gris, il fut invisible durant les huit étages de sa chute. Il eut le temps de penser à une seule chose. Elle était très belle. Magnifique. Puis il se brisa sur le trottoir, éclata en milliers de morceaux dans un fracas énorme.
Lorsque la femme arriva en bas de l’immeuble, elle s’agenouilla au milieu des éclats de son mari. Elle pleura. Entre deux sanglots elle s’aperçut que chaque morceau de miroir contenait désormais une image figée. Un reflet d’elle de toutes les époques de leur vie depuis qu’ils s’étaient rencontrés.

Vite, elle ramassa les morceaux et les monta dans l’appartement.

Comme je suis belle, pensa-t-elle.

 

(texte écrit en septembre 2008)

Quand je serai petit.

Quand je serai petit, plus jamais un toujours m’effraiera de mourir.
Il n’y aura que des promesses suspendues aux nuages. Je n’aurai rien à pleuvoir, le coeur tout gros, tout affamé et tout intact. Je me jetterai du haut de tout ce que je pourrai, le sourire infini et le rire aux éclats.
Quand je serai petit, je dévalerai les pentes, vite à m’en dépasser moi-même, à me retrouver en bas, étendu sur le dos, sur l’herbe, sur le monde, les bras ouverts au ciel.
Quand je serai petit, tout deviendra plus simple. Rien ne dépendra de moi à part moi. Je ne saurai pas que le monde existe, je ne saurai pas que les voix se brisent, je ne saurai pas que tout a une fin.
J’irai m’asseoir sur cette colline, les jambes remontées jusqu’au menton et je regarderai les grands pleurer en silence.

 

(texte écrit en août 2010)

L’accident.

Ça faisait un moment que les virages se suivaient et il commençait à avoir mal au coeur.
Au volant, elle ne parlait plus. Elle conduisait de plus en plus vite, le regardait de moins en moins. Il repensa à l’époque où ils chantaient en roulant. Il s’agrippait à la portière, le décor s’enfuyait derrière eux en lignes furieuses, courbées par la route sinueuse. Le Soleil frappait la tôle.
Brusquement, tellement rapidement, à vrai dire, que ça semblait irréel, elle freina en hurlant je te quitte. Le décor s’arrêta net. Une seconde bleue, pesante et grave appuya si fort sur sa poitrine qu’il n’exista plus et la seconde suivante il traversa le pare-brise. Propulsé à travers les débris, il vola au ralenti, observa sous lui son ombre sur le bitume courir jusqu’au bas côté, traverser la rampe de sécurité pour s’arrêter sur un arbre. Il ferma les yeux, son corps fut stoppé net, un goût métallique dans la bouche, des craquements, des brûlures et puis plus rien.
Allongé au pied de l’arbre, au loin, il l’entendit redémarrer.
Ah ouais. Ça fait mal.
Paralysé, les yeux fermés, le vent dans les branches, les oiseaux qui chantent. Le bruit des voitures qui filent. Il resta là. Longtemps.

***

Bip Bip.
C’était son téléphone. Il entrouvrit les yeux, un goût de sang dans la bouche. Une douleur étincelante lui vrilla la tête. Il referma les yeux et les rouvrit lentement. La tête sur le côté, il vit que son bras droit était fracturé. Il y avait du sang, des morceaux de pare-brise, la douleur devenait plus précise, de grosse boule informe, elle devenait détails. Sa jambe le brûlait, son bras hurlait, l’arrière de sa tête battait de souffrance comme un coeur.
Il s’habitua à la lumière, il était effondré, désarticulé au pied de ce grand arbre qui le maintenait à l’ombre.
Bip Bip.
De sa main gauche, il attrapa son portable et entreprit de lire le message qui insistait. Ses yeux mirent une bonne dizaine de secondes à faire le point sur l’écran. Lorsqu’il devint net, il vit :
“J’ai appris. Bon courage et si t’as besoin de parler, je suis là.”
Bip Bip.
“Mec ! Sale coup ! Appelle-moi !”
La douleur à l’arrière de sa tête se calma et il sentit sa poitrine se gonfler et se dégonfler. Il n’avait même pas remarqué qu’il ne respirait presque pas. L’air lui faisait du bien.
Bip Bip.
“Ah merde ! Je suis désolé d’apprendre ça ! Ceci dit, on va pouvoir aller draguer, maintenant !”
Il sourit, son bras ne le faisait presque plus souffrir. Il se paya le luxe de se traîner un peu pour s’asseoir dos au tronc, il bougea lentement la tête, la bascula en arrière, en avant et un crac le soulagea, il pouvait de nouveau tourner la tête librement. Il inspira un grand coup et souffla lentement. Et se rendormit un peu.

***

Un peu plus loin, un peu plus tard, il entendit quelqu’un s’approcher en criant son nom, il essaya de parler mais n’y arriva pas. Il tenta de lever le bras mais n’y parvînt pas non plus. Paralysé. La voix s’approchait.
Finalement, il aperçut une silhouette. La silhouette l’aperçut en retour et avança dans sa direction.
“Mec ! Putain, mon pote ! La sale gueule que t’as ! Ah ah ! T’inquiète, on va arranger ça !”
Son ami s’assit prêt de lui, sortit deux verres et bu avec lui.
“On refait le monde, le temps que tu ailles mieux, ok ?”

***

“Ah ! Te voilà ! On m’a dit que t’étais à moitié mort mais ça a l’air d’aller, en fait ! Je vois que t’as picolé ! T’as raison, c’est fait pour ça ! J’ai amené une couverture, il fait froid quand la nuit tombe ! Viens, on fait un feu !”
La douleur à l’arrière de sa tête avait disparu. Sa jambe ne le brûlait presque plus. Le Soleil se coucha.

***

“Allez ! Réveillez-vous bande d’épaves ! Vous avez passé la nuit ici ?
– Ouais ! On a fait un feu !”
C’était le matin. C’était sa meilleure amie. Il pouvait parler, sa jambe ne le brûlait plus.
Une inconnue passa, un peu en contre-bas dans les hautes herbes. Elle avait une robe d’été rouge. Il sourit car elle était belle.

***

Quand le Soleil arriva au zénith, il arrêta de regarder les cendres de la veille, il repensa à la fille en rouge. Quelques autres étaient passées au loin, des silhouettes affamantes, des cheveux réveillants, des démarches réparantes. Il se leva et resta un moment debout, appuyé à l’aide de son bras gauche contre l’arbre.
“Houlà ! Qu’est-ce qui est arrivé à ton bras ?”
Il se retourna. C’était une fille. Plutôt jolie. Douce.
“Attends ! Je vais t’arranger ça !”
Elle caressa son bras droit en souriant, la douleur passa du cri au murmure puis du murmure au silence. Une brise légère souleva les cheveux de l’inconnue. Sourires. Elle lui prit la main et il marchèrent ensemble le long de la route.

***

Au bout d’un moment, alors qu’ils marchaient, elle lui dit :
“Tu sais, on pourrait prendre une voiture si tu veux qu’on aille un peu plus loin…
– Je préfère marcher.”

***

Ils montèrent dans la voiture en riant.
“Regarde le compteur ! On peut aller jusqu’à 250 km/h !”
Elle démarra en chantant. Il chanta avec elle.

(texte écrit en avril 2010)

L’homme et l’homme.

L’homme avança jusqu’au banc tout en pensant qu’il ne l’avait pas remarqué au début. Mais maintenant il était bien là, ce banc. Au milieu du parc.
Aussitôt, il se fit la réflexion : je ne savais même pas que j’étais dans un parc.
Sur le banc, il y avait un autre homme, alors il engagea la conversation.
– Salut !
– Salut, répondit l’homme.
Un silence.
– Comment t’appelles-tu ? demanda l’homme à l’homme.
Et chacun de son côté pensa qu’il ne savait pas qui avait posé la question à qui. Si bien que les deux répondirent en même temps “je ne sais pas.”
Comment peut-on ne pas connaître son nom ? Et que faisaient-ils au milieu de ce parc ? Et d’ailleurs, ce parc est complètement flou, pensèrent-ils ! Aucune idée d’à quoi il ressemble en détail !
Cela commença a les tracasser et tandis que l’un était plongé dans ses pensées, l’autre commença à parler :
– On nous écrit.
– De quoi ?…
– On est en train de nous écrire ! C’est pour ça qu’on ne sait pas comment on s’appelle, ce qu’on fait là ou à quoi ressemble ce parc.
– …
C’était un parc typiquement parisien, ces plus-que-squares comme de petits poumons semés dans la capitale, avec des bancs posés sur l’herbe. Le Soleil de l’après-midi frappait fort et les grands arbres tremblaient à peine des feuilles, dans la toute petite brise estivale. Assis côte-à-côte, les deux hommes prirent le temps d’observer un peu autour d’eux. Des enfants se couraient après, quelques couples s’embrassaient enroulés sur l’herbe. Un peu plus loin, des jeunes tapaient dans un ballon en criant.
– Nous sommes des personnages. Je ne sais pas si on est importants. Je ne sais pas à quoi on ressemble et je ne connais pas nos noms.
– Moi non plus, répondit Steve.
– C’est embêtant, conclut Denis.
Ils marquèrent une pause puis sourirent.
– Je m’appelle Steve !
– Enchanté. Moi, c’est Denis ! répondit-il.
Steve observa Denis. Ce dernier était grand athlétique, bien bâtit. Ses boucles châtains s’accordaient harmonieusement avec son visage gracieux. Il était beau. D’une beauté énervante.
Énervante parce bon, Steve, lui, était petit légèrement courbé sur lui-même comme un adolescent timide, la barbe brune mal foutue, trouée par endroit parce que pas bien finie, il avait l’impression qu’on l’avait bâclé.
Le regard de Denis croisa celui de Steve et ce dernier baissa les yeux dans une moue-c’est-pas-juste.
– Ça se précise, remarqua Denis. Je me demande pourquoi on a conscience d’être des personnages. Ça ne marche pas comme ça, d’habitude.
– Peut-être que nous sommes une expérience.
– Peut-être.
– Tu sais ce qu’on est censés faire maintenant ?
– Non.
Et ils moururent.

 

(texte écrit en janvier 2011)